Paul VEYNE, Quand notre monde est devenu Chrétien
(édition revue et augmentée), PARIS, Albin Michel, 2007.
L’auteur précise la date : le 29 octobre 312. On aimerait connaître l’heure exacte ! Au lendemain de sa victoire au Pont Milvius, le long du Tibre, Constantin entre dans Rome. Il se dit « converti » depuis deux jours, après un songe plus ou moins légendaire (« in hic signo vinces », etc.).

Dès lors le Christianisme n’est pas (encore) la religion de l’Empire, mais celle de l’Empereur d’Occident, bientôt seul empereur, après sa victoire sur Licinius, son concurrent en Orient, en 324. Ce revirement s’exhibe avec un signe nouveau, le chrisme, mis en scène sur les boucliers, armures ou étendard (le labarum), puisque l’armée est propriété impériale. Quel retournement ! En 311 encore, le culte chrétien était persécuté pour « athéisme », puisqu’il ne reconnaît pas les dieux des autres. Désormais il cohabite comme religio licita avec les cultes païens. Il est protégé, le clergé est soutenu, des églises sont construites. L’empereur se considère comme un évêque du dehors. Il intervient à son niveau dans les questions doctrinales.
Certes cette conversion a des dimensions politiques et spirituelles mêlées. Toutefois la forme de ce mélange est elle-même très particulière. En effet, le culte civique n’implique pas une délégation d’autorité divine, mais une simple protection et la reconnaissance d’une normalité. Cette dernière prend acte de postulats indiscutables : il y a des dieux, il y a des hommes ; il n’existe de société prospère que pieuse. De plus, le culte civique demeure public. Il ne porte pas de dimension privée et réserve des espaces tiers (athées). Au contraire le culte chrétien intègre toutes les dimensions de la vie, y compris la dimension politique. Pour la première fois, il impose des devoirs au prince.
Tout le long de ce texte riche et personnel, Paul VEYNE ouvre de nombreuses pistes de lecture. Certaines appellent le débat (voir par exemple ICI). D’autres laissent perplexes : comparaison avec le léninisme, discours sur les « racines chrétiennes » de l’Europe (même si le modèle de l’épigénèse est intéressant ; 266–268), assertions théologiques parfois rapides. Enfin, le bon sens, né de la pratique historique, relativise des approches par trop « idéologiques », générales ou langagières. Ces déplacements sont souvent suggestifs et exaltants. Ici, j’en retiendrai un.
Tout en relativisant de nombreux aspects attribués (faussement selon l’auteur) au Christianisme (moralité, lutte contre l’esclavage, individualisme, universalisme, douceur, aumône, etc.), P. VEYNE essaie de dégager ce qui rend possible la conversion de Constantin. Celui-ci n’est pas un pragmatique cynique qui instrumentalise le monothéisme au service de sa monarchie. C’est un homme de pouvoir qui choisit résolument, par foi, le vrai Dieu, appairé selon lui à la dimension de sa charge impériale. Pourquoi ? Parce que le Christianisme est perçu comme une nouveauté sur quatre plans :
- D’abord au niveau métaphysique, par son gigantisme créateur et rédempteur, dont les virtualités fascinent les plus savants ;
- Ensuite au niveau théologique, par la relation passionnelle et miséricordieuse qu’il institue avec chaque croyant. Le Dieu chrétien vit pour l’humain quand les dieux païens vivent pour eux-mêmes. Les dieux et les humains sont eux races inégales. Le paganisme se pose moins la question de la vérité ou de l’existence des Dieux, que celle de l’utilité de leur culte (échange adoration vs menus services). De même l’affirmation de la foi est secondaire, voire inopportune ;
- Au niveau moral encore, l’observance de la Loi se substituant au sacrifice rituel. Notons que la nouvelle religion bénéficia également d’éléments de continuité avec le monde païen, comme l’obéissance aux autorités politiques ou une piété bourgeoise très mainstream (cf. les épitres catholiques).
- Enfin au niveau communautaire, la religion chrétienne innove en inventant l’Eglise, à la fois réseau fraternel, entreprise sociale et hiérarchie efficace.
Cette plongée dans l’être et la bénédiction, en amont comme en aval, tranche avec les discours païens, suspendus entre le néant et son ombre. Cette fresque grandiose invalide l’hypothèse d’un succès du christianisme fondé d’abord sur la promesse de survie après la mort, autrement dit d’une stratégie de réconfort. Au contraire :
Le christianisme a commencé à s’imposer à tous parce que Constantin, sincèrement converti, la favorisée et soutenue et parce que cette religion était efficacement organisée en une église. Constantin s’est converti pour des mobiles personnels inconnaissables et il a jugé que le christianisme était digne d’être la religion du trône parce que sa supériorité religieuse était évidente à ses yeux et que le christianisme, bien que très minoritaire, était devenu le grand problème religieux du siècle. (223–224)
Ces différents points ont un grand intérêt historique, mais aussi pastoral. En effet, ils redeviennent d’actualité comme nous sortons du Christianisme sociologique ou « coutumier » (200) instauré par Constantin et ses successeurs. Entendez ici un conformisme socioreligieux, garantie par une hiérarchie épiscopale et reçu au prix d’un bricolage pagano-chrétien (la religion populaire). Comment accompagner ce reflux ? De quoi sortons-nous ? Comment vivre et survivre dans la minorité ? Quels cadres (clercs) compatibles avec cette situation, puisque l’épiscopat actuel semble consubstantiel à ce qui disparaît. Faut-il redevenir une « secte d’avant-garde » (13), en perdant la puissance ? Cela revient peut-être à jouer l’uchronie proposée par l’auteur lors de son analyse des événements décisifs en 363-364, à la mort de Julien l’Apostat. Il imagine alors un empereur païen et modéré :
[…] il lui aurait suffi de s’abstenir, de ne plus interdire les sacrifices et de ne plus soutenir financièrement l’Église, cependant que les ambitieux auraient cessé de se convertir. Alors le christianisme serait retombé au niveau d’une secte non illicite. (189–190)
Un nouveau rêve : une Église sans bouclier, débarrassée des ambitieux de tous poils…