Longtemps, Mt fut considéré comme l’évangile de l’Église par excellence. Disons plutôt que la christologie matthéenne (le Christ comme Emmanuel = « Dieu avec nous ») est immédiatement ouverte sur une ecclésiologie.
1. Une Église structurée
Dans Mt, l’Église (2 récurrences du mot ecclesia, en 16, 18 et 18, 18) est fondée par JÉSUS Christ, fils du Dieu vivant ((Cf. 16, 16.)), présent ((Cf. 1, 23 // 28, 20, à la fois reprise d’Ex 3, 14 et explicitation du nom donné par l’Ange : Emmanuel.)) dans la communauté ((Cf. 18, 20 ; Cf. thème juif de la Shekhinah, retirée lors de la destruction du Temple.)), convoquée par le ressuscité loin de JÉRUSALEM, aux frontières, sur la montagne ((Cf. 4, 8 ; 5, 1.)), en GALILÉE ((Cf. 28, 16-20.)), terre mélangée ((Cf. 4, 14-16.)). Elle est construite sur le modèle des disciples historiques du JÉSUS terrestre. Ceux-ci :
- Sont appelés. Cf. les 3 récits d’appel en 4, 18-20 (PIERRE & ANDRÉ).21-22 (JACQUES & JEAN) ; 9, 9 (MATTHIEU) : structure ternaire = rencontre et vision par Jésus-appel : « Suis-moi »-réponse/abandon et errance (8, 18-27). L’appel suppose un attachement exclusif ((Cf. 10, 37 //; 16, 24; 19, 21; 23, 8-10.)), qui tranche avec le rapport des disciples aux autres maîtres en ISRAËL.
- Vénèrent le Christ ((Cf. 8, 10 ; 15, 28 ; 9, 2.22.29 ; 28, 17 // 2, 11.)), devenu le « Seigneur » ((Cf. 8, 25, etc.)). D’où la centralité de la question : « Pour vous, qui suis-je ? » ((16, 14 ; voir aussi 11, 13.)).
- Se reconnaissent comme pécheurs pardonnés.
- Écoutent ((Cf. les disciples, auditeurs des 5 grands discours, et destinataires d’enseignements particuliers : 9, 37-11, 1 ; 13, 10-23 ; 16, 24-28 ; 17, 10-13.19-20 ; 18 ; 19, 23-20, 19 ; 21, 21-22 ; 24, 1-2 ; 24, 3-25, 46.)), comprennent ((Cf. 13, 11 ; 13, 51 ; 16, 12 ; 17, 13.)), contrairement à la présentation dans Mc ((Voir cependant 13, 36 ; 15, 16 ; 16, 9 et 17, 13.)) ou aux foules ((Cf. 13, 10-17 + citation d’Is 6, 9-10.)), et obéissent au Seigneur ((Cf. 7, 13-27 ; 12, 46-50 [réduction des familiers de Jésus aux seuls disciples, hommes du faire]. Voir la figure typique de JOSEPH [1, 24-25 ; 2, 14.21] ou le cycle de la suivance du Christ [8, 18-9, 13 ; thème spirituel de la sequla christi].)). Cette compréhension et cette obéissance sont une réponse à la Révélation du Christ ((Cf. 13, 11-12 ; 16, 17 ; 19, 16-22.)), un acte de la sequla christi (primat chronologique de l’annonce du Royaume sur l’affirmation de l’exigence de l’obéissance).
- Annoncent à tous ((Universalité pascale [28, 26-20; Comparer avec 10, 5-6], accomplissement de la promesse de Gn 12, 3 [Cf. 1, 1, présentant Jésus comme descendant d’Abraham] ; 4 femmes étrangères de la généalogie ; visite des mages ; miracles envers les exclus [lépreux, païens, femme] ; 8, 5-13 ; 21, 28-22, 14.)), i.e. sans conditions préalables, le Règne de Dieu ((Cf. 28, 19.)) avec lequel, cependant, elle ne se confond pas. Cette annonce prend la forme d’un souvenir ((Cf. 16, 9.)), en particulier de l’enseignement reçu de Jésus en aparté ((Cf. 10, 27.)), d’un discernement ((Cf. le thème de la germination : 7, 16 ; 21, 41; à l’inverse : 13, 21, 30.39.48.)), et d’un enseignement ((Cf. 28, 20.)). Ce schéma reprend la structure fondamentale de l’AT (peuple mis à part pour le monde), l’annonce prophétique d’une alliance nouvelle ((Cf. 3, 9.)) et le schéma pharisien de la Torah orale (en fait « toute la Torah ») transmise fidèlement du maître (Jésus) aux disciples.
- Prient ((Cf. 18, 19.)) pour le monde en s’unissant à la prière de JÉSUS ((Cf. 6, 7-13 ; 26, 40-41.)).
- Pensent leur foi et l’exposent avec intelligence.
- Produisent les signes du Royaume de Dieu :
- le service mutuel ((Cf. 18, 6.10-14.)),
- l’amour et la fraternité internes ((Cf. 23, 8.)) comme externes ((Cf. 25, 31-46.)).
- le pardon ((Cf. 5, 23-24 ; 6, 12-15 ; 9, 13 ; 18, 22-35.)).
- la correction fraternelle ((Cf. 18, 15-18.)), radicalisation de Lv 19, 18.
- les sacrements ((Baptême [28, 19 // 3, 13-17], réconciliation [18, 18] ; autorité [9, 6-8].)).
- Portent du fruit ((Cf. 7, 16 ; 13, 23 ; 21, 22-46.)), ce qui ne sera révélé qu’au jour du jugement.
- Attendent ((Thème de la veille : 24, 42 ; 25, 13 ; 26, 38.)) dans l’espérance la parousie et le jugement ((Cf. 23, 38-39.)), le temps de la moisson ((Cf. 21, 34.41.)), qui se fait attendre ((Cf. 24, 36.48-49 ; 25, 5.19.)).
PIERRE (mort vers 62) est la pierre de fondation de l’Église. Il se présente souvent comme le porte-parole des Douze ((Cf. 15, 15 ; 17, 24-27 ; 18, 21.)). Il reçoit les clés (capacité herméneutique ; puissance sacramentelle) du Royaume ((Cf. 16, 17-19 = béatitude ; 18, 19.)), don du Père, bien qu’il demeure pécheur ((Cf. 14, 22-33.)), et même tentateur ((Cf. 16, 23.)). Le groupe des Douze a lui aussi reçu une part de l’autorité du Maître ((Cf. 10, 8.14.)). Les disciples ont acceptés de suivre JÉSUS ((Cf. 8, 22 ; 9, 9 ; 4, 20-22 ; 8, 23.)). Ils sont juifs ((Cf. 10, 6 ; 15, 24.)) et païens ((Cf. 2, 1-12 = les mages, premiers adorateurs ; 4, 25 ; 5, 13-16 ; 8, 5-13 ; 12, 18-21 ; 15, 21-28 ; 22, 9 ; 24, 9.14 ; 25, 32 ; 26, 13 ; 27, 54 ; 28, 19.)). Ils sont apôtres ((« Envoyés »; Cf. 10, 2.5.)), car l’Église du ressuscité n’est pas pour elle, mais pour le monde ((Cf. 28, 16-20.)). Ils occupent une place centrale dans l’économie de la Révélation comme :
- des thaumaturges.
- des exorcistes ((Cf. 7, 22.))
- des justes ((Cf. 10, 41.))
- des docteurs ((Cf. 23, 10.))
- des Prophètes ((Cf. 10, 40-42 ; 13, 16 sq.52 ; 23, 34; Cf. 7, 15.21-23 ; 23, 8-12.)), itinérants ((Cf. 10, 41 = thème de l’accueil du prophète.)), capable d’interpréter les signes des temps ((Cf. 16, 3.)), i.e. de voir ((Cf. 2, 2.10 ; 11, 4 sq.)), d’entendre ((Cf. 5, 21.27.33.38.43. ; 7, 24.26 ; 13, 9.19-23.43, etc.)), lieux de béatitudes ((Cf. 13, 16 sq.)), et de comprendre ((Cf. 13, 23 ; A contrario, 16, 9.)), grâce à l’Ecriture ((Cf. 24, 15 [Dn] ; 26, 56 [les prophètes], etc.)) et à la proximité avec JÉSUS. La prophétie ne garantit pas de la sainteté ((Cf. 7, 15-23.)). Ce ministère est aussi défini par PAUL, et dasn certains textes comme 2 P, Jn, les logia et la Di.
- des scribes ((Cf. 13, 23 : recherche de l’intelligence de la Parole ; 13, 52 = « scribe instruit du Royaume des cieux » ; 23, 34 : associés aux prophètes et aux sages.)), chargés d’actualiser les traditions reçues.
- des sages ((Cf. 23, 34.)).
- des témoins du ressuscité.
La continuité avec ISRAËL est bien marquée. L’Église est le « véritable Israël » ((5, 17.)), mais pas un « nouvel ISRAËL » ((Cf. TOB, p. 42.)), titre inconnu du NT, potentiellement de la pensée marcionite, voire substrat d’un insupportable anti-judaïsme.
2. Une Église en tension
Cependant, l’Église matthéenne s’affronte à de grandes difficultés ((Cf. 30, 34 sq.)), tant intérieures qu’extérieures :
2.1 Difficultés intérieures (réalisme pastoral) :
Les difficultés intérieures sont de trois ordres.
D‘abord, l’Église demeure mêlée ((Cf. 13, 24-30 ; 36-40.47-50 ; 22, 10 ; Cf. AUGUSTIN et le concept de corpus mixtum.)), affaiblie en elle-même, car elle est aussi constituée de croyants infidèles, i.e. indignes ((Cf. 3, 8 ; 10, 10-13.37 ; 22, 8.)), car incrédules ((Cf. 6, 30 ; 8, 26 ; 14, 31 ; 16, 8 ; 17, 20 ; 28, 17.)), peu instruits ((Cf. 13, 19 ; thème connexe de la paresse [25, 26], de la folie [7, 26 ; 25, 2.8] et de l’aveuglement [23, 17.19].)), attiédis ((Cf. 5, 48 ; 6, 33 ; 13, 16-43.47-50 ; 19, 21 ; 24, 12 ; 25, 1-30.)), au cœur dur ((Cf. 25, 24 ; comp. 11, 29.)), menacés par le gain ((Cf. 6, 24 ; 7, 21-23 ; 13, 22.)), les conflits internes ((Cf. 10, 36 ; 20, 22.)), l’hypocrisie ((Cf. 7, 5.23.)), l’injustice ((Cf. 5, 45.)), le mensonge ((Cf. 5, 11.)), l’orgueil ((Cf. 11, 25.)), le miraculeux ((Cf. 7, 21-23.)) et le légalisme ((Cf. 5, 48 ; 18, 22.)), mais aussi par les faux-prophètes ((Cf. 24, 11.)). L’excommunication est possible ((Cf. 18, 14-18 ; Cf. Dt 17, 7, repris par 1 Co 5, 13.)). La question est donc moins la conversion que la fidélité dans la foi. Elle explique l’importance du thème du jugement.
Ensuite, la théologie matthéenne de la Loi implique un rapport en tension avec les prescriptions de la Torah : pureté rituelle, circoncision, sabbat ((Cf. 24, 20.)), jeûne, aumône, prière ((Cf. 6, 1-18.)), impôt dû au Temple ((Cf.17, 24-27.)), dîme ((Cf. 23, 23.)). Cependant le primat du commandement d’amour universel permet un arbitrage au cas par cas.
Enfin le lien entre les pagano-chrétiens (dans la mouvance de PAUL, en pleine progression) et les judéo-chrétiens, surtout d’origine palestinienne, (question de la caducité de la Loi et de la fidélité à ISRAËL) ((Cf. 5, 17-20.)) semble s’avérer problématique.
2.2 Des difficultés extérieures
Cette Église s’affronte ((Cf. le thème de la tempête : 8, 23-27.)) aussi à trois difficultés extérieures.
D‘abord l’hostilité de l’institution religieuse juive, clairement réduite par Mt à ses dirigeants ((Comp. 21, 33-41 [parabole des vignerons] et Is 5, 1-7 ; le mot juif n’apparaît en Mt que dans la formule « roi des Juifs » [2, 2 ; 27, 11.29.37] et en 28, 25.)), puis étendue à JÉRUSALEM ((Cf. 23, 37-38 ; 24, 2 // Jr 2, 26 ; 26, 6.11, inversant Gn 12, 3 ; 22, 18.)) et aux foules obéissantes ((Cf. 27, 20-25 ; Cf. Jr 26, 15.)). Ses élites coupables sont : les scribes ((Cf. 2, 3-4 ; 5, 20 ; 7, 29 [« leurs scribes »]; 9, 3 ; 12, 38 ; 15, 1 ; 16, 21 ; 20, 18 ; 21, 15 ; 23 ; 26, 57 ; 27, 41.)), les Anciens du peuple ((Cf. 21, 23 ; gr. presbuteroi.)), les Pharisiens, les Grands Prêtres. Toute cette élite, à la fois divisée mais unifiée contre JÉSUS, est certes informée ((Cf. 2, 5 ; 27, 63.)), mais légaliste ((Cf. 5, 34-37 ; 11, 28-30 ; 23, 16-22.)) et hostile, à la fois pour des raisons religieuses ((Blasphème; Cf. 26, 65 sq.)) et nationalistes ((Cf. le thème commode du Christianisme comme menace de l’unité d’ISRAËL. Rappelons que JACQUES fut lapidé dès 62 (Cf. Ac 8, 1). La Première Guerre juive à partir de 66 et, semble-t-il, le retrait consécutif des Chrétiens à PELLA, a provoqué une première division.)). Cette opposition menace l’élection d’Israël ((Cf. 8, 11-12 ; 10, 15 ; 11, 22-24 ; 12, 32 ; 21, 12-22 [geste prophétique].33-43 ; 22, 1-14 [Parabole du festin]; 27, 23-25 ; 28, 19 ; à comparer avec Rm 11, 29.)) et doit servir d’avertissement à l’Église ((Cf. 8, 5-13 [le Centurion de CAPHARNAÜM] ; 21, 33-46 [Parabole des Vignerons meurtriers] ; 22, 1-14 [Parabole des invités] ; 24, 45-51 [Parabole du serviteur fidèle]; la trahison de JUDAS et le reniement de PIERRE vs la fidélité des femmes, etc.)). Mt est donc un évangile contemporain du débat sur les rapports entre le judaïsme synagogal et le judaïsme apocalyptique chrétien. Nous savons que celui-ci est finalement tranché par l’expulsion des Chrétiens de la Synagogue, décision actée dans la prière de la Birkat ha-minin ((Voir par exemple Dan JAFFÉ, « Les Sages du Talmud et l’Évangile selon Matthieu. Dans quelle mesure l’Évangile selon Matthieu était-il connu des Tannaïm ? », dans Revue de l’Histoire des religions n° 4, 2009, p. 583-611. La 19ème bénédiction, ou « bénédiction des hétérodoxes », fut ajoutée aux dix-huit Shemoné ‘Esré, ou prières du matin, afin d’exclure les Chrétiens du culte synagogal, en particulier de la fonction targumique. Cf. 13, 54 sq.)). Á ce titre, Mt demeure d’actualité, en particulier dans le débat sur la réception de VATICAN II,. En effet, il reprend, en des termes classiques dans l’univers prophétique et apocalyptique, la responsabilité de l’Église ((Cf. 12, 48.)) qui n’existe que pour porter du fruit ((Cf. 21, 43, où « nation » semble s’opposer à ISRAËL; voir aussi 23, 8-12.)).
Ensuite la lenteur de la conversion aux frontières, i.e. en SAMARIE, GALILÉE et TRANSJORDANIE ((Cf. 20, 1-16 ; 22, 14 [propre à Mt] ; 25, 1-13 ; Ac 8, 1.5, etc.)).
Enfin, la méfiance de l’Empire romain potentiellement hostile. Après 70, l’Empire surveille toutes les formes de messianismes, à cause de leur dérive potentielle en sédition politique.
Cette insistance sur les difficultés, tant extérieures qu’intérieures, et la présence du mal ((Cf. 5, 37 ; 6, 13.23 ; 7, 11 ; 12, 34, etc.)) explique peut-être le caractère parfois pessimiste de Mt ((Cf. péricope dit du « Massacre des saints Innocents », insistance sur l’échec dans les paraboles du Royaume, etc.)). Car une question demeure dans sa tragique possibilité : le refus d’ISRAËL va-t-il se renouveler dans l’Église du Christ ((Cf. 5, 12.)) ?