L’archive et le secret

Le goût de l’archive d’Arlette FARGE fut un livre important pour les étudiants de ma génération. J’en devine comme l’écho fécond dans un ouvrage indispensable sur l’abbé PIERRE, écrit par deux historiens Axelle BRODIEZ–DOLINO et Bruno DUMONS (« J’ai un très grand secret à vous dire… », PARIS, Cerf, 2026). Par le recours intelligent aux différents fonds archivistiques, leur enquête apporte des éléments nouveaux, tant par ce qui est dit que par ce qui ne l’est pas. Non pas donc une compilation bibliographique, ce que l’IA fait parfaitement et de mieux en mieux, mais une modification de l’appréhension de la question par l’analyse du document, ce que l’IA ne fait pas (encore).

Citons en vrac : l’analyse du milieu familial (bourgeoisie lyonnaise, marquée par le Christianisme social et intransigeant); la possibilité d’agressions sexuelles subies au pensionnat; l’indice d’une structure psychique homophile et bipolaire; la déflagration d’un traumatisme familial (la tante meurtrière); l’obsession du réseau tissé lors des activités de résistance et soigneusement étendu ensuite; le jeu mutuel d’instrumentalisation et de suspicion avec la hiérarchie, par exemple en 1954, lors de la crise des prêtres-ouvriers; le lent glissement vers la Nouvelle Gauche;  l’échec de tout contrôle épiscopal à partir de 1972; l’appétence française à fabriquer des héros, etc.

 

En filigrane, on aperçoit la trilogie perverse argent-pouvoir-sexe, celle du mythe de GYGÈS et des concupiscences. Le prophétisme héroïsé, expiatoire et agonistique, rend invulnérable et s’autorise tout. Il fabrique une sorte d’invisibilité et de fausse légitimité pulsionnelle qui s’affranchit du légal. Ce trait est d’autant plus activé qu’il sait utiliser à son profit le cléricalisme, la peur du scandale, le manque d’empathie pour les victimes et les palinodies de la hiérarchie.

 

En regard du récit historien, et grâce à lui, le théologien s’interroge : Comment évangéliser l’Église ? Comment distinguer charisme véritable et séduction perverse ? Peut-on en ces matières séparer le bon grain de l’ivraie ? L’Esprit saint peut-il utiliser de telles ambiguïtés ? Serait-ce le signe de la victoire paradoxale du bien sur le mal ? Autant de questions qui avec d’autres peuvent laisser perplexes.

 

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