Un livre entier pour un mot, prodige de six lettres.
Au commencement de la Bible, il y aurait le terme … « commencement ». Bereshit en hébreu, traduit en grec par En archè. Mais, selon l’étude de Pierre-Henry Salfati1Pierre-Henry SALFATI, Le premier mot «Au commencement…». Histoire d’un contresens, PARIS, Fayard, 2020., les choses sont plus compliquées. Car ce mot unique (hapax legomenon), néologisme impossible à l’oral, se révéle pluriel, mystérieux et intraduisible.

On le sait, le début n’est pas le commencement qui n’est pas l’origine, non plus le principe. Or bereshit entend dire tout cela. Pourtant, s’il se présente ainsi comme fondateur, absolu et en excès, il apparaît aussi grammaticalement inutile ! Vanités de toutes les quêtes originaires ?
Au croisement des commentaires, privilégiant la rigueur philologique de Rachi, vigneron troyen, libre et provocateur génial, l’auteur mène l’enquête en de courts chapitres. Et si ce verset parlait avant tout de la création de la terre d’Israël, don de son propriétaire au peuple élu ?
Un mot suffit pour remplir le monde de livres. Une lettre suffirait peut-être aussi pour porter le monde. La « Torah incognita » (titre du premier chapitre), désert à explorer, appelle des interprétations innombrables, utiles si elle vont jusqu’à l’absurde et au contre-sens. Ainsi le jour du bereshit n’est pas le premier mais « l’unique » (Ehad), le jour des jours :
Il y eut un soir, il y eut un matin, jour unique (Gn 1, 5).
Or, ce « soir » (Ever) peut aussi se voyelliser Ivri (« Hébreu ») et Oubar (« embryon »). Le « matin » (Boquer), quant à lui, peut se voyelliser Quever (la « tombe »). De la naissance à la mort, la nuit de l’étude et du rêve est l’espace unique du lecteur errant, en marche à rebours et à tâtons.
Comme si le seul commencement était bien la quête sempiternelle des sens endormis. Jusqu’à la mort donc, et jusqu’à l’éveil guérisseur sur l’incipit de la terre promise, nouveau commencement à la lettre même.