Série Déluge, épisode 2/6 : Justice.

 

Pourquoi NOÉ échappe-t-il au Déluge ? Le récit fournit une seule explication : car il est « juste » (cf. Gn 6, 9). Mais quelle est cette justice qui sauve ? Le texte ne l’indique pas. Cependant, le lecteur attentif découvre que la justice de NOÉ n’est pas un fait unique. Elle est partagée avec deux autres personnages, HÉNOCH et CALEB. Suivons cette piste.

 

HÉNOCH, fils de YÈRED, est le père de MATHUSALEM, le plus vieux patriarche antédiluvien (969 ans)1Cf. Gn 5, 27. Il mourra l’année du Déluge.. HÉNOCH sera déclaré « juste » car il « allait et venait avec ÉLOHIM » (Gn 5, 22.24 ; comparer avec Gn 3, 8). Dieu l’enlève à l’âge de 365 ans. Sa longévité est donc à la fois plus courte et parfaite (une année solaire). Fait unique, il accède à la vie céleste sans connaître la mort. Cette apothéose étonnante affole l’imagination des commentateurs. Héros de nombreuses légendes, comparé à ÉLIE, institué chef des archanges sous le nom de METATRON ou intermédiaire de la puissance céleste auprès de MOÏSE, HÉNOCH devient l’auteur pseudépigraphique de nombreux ouvrages apocalyptiques.

 

Voyageur céleste, humain transformé en ange, maître de sagesse, réservoir à rêverie, la tradition l’établit comme le scribe des secrets du monde d’en-haut2Cf. 1 Hn 81, 1-2.. Inspirateur des veilleurs, des saints et des visionnaires, il se révèle disponible pour un retour auprès des hommes en particulier sous la figure judiciaire du « fils de l’humain » (cf. 1 Hn 71). Pleine d’obéissance et de crainte du Seigneur, puits de prophéties et de sagesse à partager, la justice d’HÉNOCH est participation à la grande vie, pure et divinisée.

 

CALEB, fils de JEPHUNNÉ (cf. Nb 32, 12), de la tribu de JUDA, sera lui aussi déclaré « juste ». Seul, avec JOSUÉ, à sortir d’ÉGYPTE et à entrer en Terre Promise, il reçoit HÉBRON (cf. Jg 1, 20) en héritage, quand les autres Hébreux meurent au désert. Car ils sont incapables de renoncer aux facilités de l’esclavage (ces viandes grasses, ces oignons énormes !), de faire l’éloge de la Terre de la Promesse, épreuve de liberté, comme, aux heures décisives, de placer leur confiance dans l’Alliance divine (cf. Nb 13, 30). La justice de CALEB consiste en cet accueil inconditionnel du projet divin et une espérance invincible en son soutien indéfectible.

 

NOÉ suit la voie d’HÉNOCH3« Noah » inverse les syllabes de « Henôkh » ; Gn 6, 9b reprend Gn 5, 22.24. et annonce CALEB. Sa justice est un ajustement au plus près du projet divin. C’est aussi un consentement au réel, à la Création telle qu’elle fut voulue, au projet divin, à la condition humaine et à son mystère. Loin d’éloigner de la vie concrète, la justice protège des illusions agitées, de l’aliénation et des fausses bonnes consciences. Elle oblige à vivre avec soi, faible et mortel, et avec d’autres, anges, humains et animaux, faibles et mortels, tous également menacés par un néant insensé. Si ce malheur semble parfois insupportable, il ouvre à une confiance, voire à un Salut et, peut-être, à un repos inattendu. Cette humble justice annule la malédiction du sol. Elle porte la force de traverser la mort et d’affronter les eaux du mal. Au milieu des épreuves, elle annonce des fécondités à venir, en avant, belles et inattendues. Écoutant les préconisations divines, elle trouve ainsi les moyens de sauver du chaos annoncé un monde violent et pervers, en voie d’engloutissement.

 

Comment ? En construisant une arche, pleine de toute vie et à la mesure d’un secret caché, dévoilé lors de l’épisode 3 (La mesure du secret).

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