Série Déluge, épisode 6/6 : Sortir ? Oui, mais…

 

ÉLOHÎM avait lui-même fermé la porte de l’arche avant le déluge (cf. Gn 7, 16). Celle-ci est close de l’extérieur. NOÉ doit donc attendre la décision divine pour sortir. Elle lui parvient le 27 du second mois de l’année 601 (cf. Gn 8, 14). Le patriarche sort de l’arche avec sa famille puis tous les animaux confinés. L’instruction finale retrouve celle des origines : grouillez, fructifiez, multipliez. Apparemment, tout repart sur des bases solides.

 

Pourtant, sans qu’ÉLOHÎM ne le lui demande, NOÉ construit un autel et sacrifie « tout le bétail pur et tout le volatile pur » (Gn 8, 20) en holocauste. Pour beaucoup de lecteurs, ce geste inédit qualifie favorablement la foi dévote du Patriarche. D’autant qu’il est suivi d’un repentir divin, d’une bénédiction et de la conclusion d’une alliance irrévocable, symbolisée par l’arc-en-ciel.

 

Sauf que Dieu, quelque peu désabusé, semble surtout y voir la démesure de la violence de l’humain, incapable de maîtrise (cf. Gn 8, 21 : « […] le cœur de l’homme est enclin au mal dès sa jeunesse… » // Gn 6, 5-6). Certes il paraît accepter le sacrifice, mais celui-ci reste incompatible avec le commandement de nourriture végétarienne. Pourquoi sauver ces animaux s’il faut ensuite les détruire pour honorer le Créateur ? Quelle logique ?

 

Il est donc possible de proposer une autre interprétation. Dieu comprend qu’il sera toujours comme « dépassé ». Mais il refuse désormais d’abolir l’humain ou d’agir contre sa liberté. Aussi, il consent à des concessions pédagogiques et s’engage dans un vaste programme thérapeutique par étapes. Son geste n’est pas de surplomb mais d’accompagnement, au risque de compromis. Il ne condamne pas la nouvelle division entre le pur et l’impur, catégorie cultuelle dans l’esprit de NOÉ, cherchant peut-être à contrôler ce délire sacrificiel. Ce faisant, il accepte l’image associée d’un Dieu violent à « apaiser » (cf. Gn 8, 21 !). Puis il « reprend la main », posant de nouvelles limites : interdiction de l’homicide, interdiction de manger le sang des animaux. Car ce sang est la vie. Cette vie ne peut être dévorée par une créature. S’instaure ici une nouvelle digue au fantasme délétère de l’humain : devenir comme Dieu. Se rejoue donc la perte de l’accès à l’arbre de la vie non comme punition, mais comme mesure de protection.

 

NOÉ sort de l’arche, mais sa « justice » ne le protège pas de la terrible et tyrannique désorientation du désir, déjà révélée en Gn 2–3. Celle-ci s’exprimera seulement d’une autre manière, dans des catégories religieuses, à la fois nécessaires, provisoires et suspectes. RIMBAUD l’a bien vu (cf. Après le Déluge : « Le sang coula, chez Barbe-Bleue, − aux abattoirs, − dans les cirques, où le sceau de Dieu blêmit les fenêtres. Le sang et le lait coulèrent. »), l’humain reste un grand malade qui menace de mort, par sa convoitise, ses congénères, ses compagnons de Création, Dieu, et, in fine, lui-même.

 

Tout est sauvé, tout reste à sauver.

 

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