Attention à l’attention

Le surgissement de Dieu dans l’existence de Claudel prit la forme d’un apaisement par complétude. L’univers épuisé et vieilli n’est plus promis à la dissolution. Il est soudain reconnecté à sa source vive et éternelle. Ce bouleversement appela un nouvel art poétique, dont la fonction thérapeutique fut de permettre à tous :

[…] à faire attention aux grandes choses simples et éternelles qui les entourent…1(Voir ICI, p. 92)

Claudel résume ce bon usage du monde en une formule synthétique : l’attention à l’intention.

 

Je pense parfois à cette proposition. Hélas, les choses pour moi ne sont plus aussi simples ni directes. En effet, il s’agit d’abord de faire attention à l’attention elle-même, tant la douleur et la fatigue arrachent au monde et enrobe mon cerveau d’un filtre d’hébétude. Ce brouillard capiteux et lourd se révèle vide de sens et d’intérêt. Par sa torpeur, il signifie seulement l’intention maligne de la maladie : réduire l’existence à une demi-vie, ou à un état partagé de déjà-mort.

 

Cet effort nécessaire à chaque instant permet de ne pas laisser tomber l’objet que tu portes ou buter sur l’obstacle même minuscule sur la route. Aussi, je me découvre suivre, de manière involontaire, le grand conseil évangélique du temps de carême :

Restez éveillés et priez en tout temps : ainsi vous aurez la force d’échapper à tout ce qui doit arriver, et de vous tenir debout devant le Fils de l’homme.  (Lc 21, 36)

Cette force étrange surgit de la faiblesse. La posture droite naît de l’écrasement. L’échappée s’ouvre à mesure d’un emprisonnement. Simone Weil avait encore raison. L’attention est bien une vertu cardinale de la vie spirituelle. Mais si son amputation involontaire reste une perte cruelle, elle est compensée par une attention plus profonde, née d’une énergie vitale et inespérée, donnée par pure grâce.