Le grand congélateur
Comme déjà indiqué (voir ICI), la maladie active parfois d’étranges pensées. Encore transi par mes soubresauts voltairiens, j’envisage ce matin, avec quelques transhumanistes, une solution des plus élégante. Rejoindre cette noble cohorte dans un grand congélateur, attendant d’être dégelé à l’heure des inévitables progrès de la médecine. Car nous autres modernes, nous ne pouvons décemment désespérer de la Raison humaine.
Seulement mon bel enthousiasme fait vite long feu. En se cryogénisant, les adeptes de la Silicon Valley n’entrent pas dans un processus très gratifiant. Au contraire, ils gélifient leur inévitable finitude, prolongeant ainsi leurs angoisses, sources de dures souffrances. L’effet obtenu sera dès lors inverse à celui recherché. Nos happy few cryogénisés, en cours de sauvegarde sur le web ou bourrés d’implants techno-neurologiques, nourrissent l’erreur, s’enferment dans l’illusion gnostique et ratent l’échappée belle. Je romps donc la chaîne du froid et sors du grand frigo.
De retour sous le soleil doux-amer, je reprends illico la route intranquille de l’humanité commune et des anciens dégagements. Vaincre la mort de tous par la mort du Christ, voilà le paradoxe chrétien, son deus ex machina. Baignée de la lumière étrange de l’espérance et retournée comme un gant, la mort transfigurée dévoile un visage différent. L’existence reprise dans cette confiance, même intermittente et infinitésimale (comment faire autrement sans divaguer ?), opère une soudaine reconversion du cœur, qu’elle soit seulement en détails, filigrane, en creux ou même de palimpseste, selon la multiplicité infinie des figures vulnérables et changeantes.
Vivre alors en mortel consiste à recevoir dans la paix son existence en déclin. Cette remise de soi abolit de facto les contrôles et emprises, vendus aujourd’hui avec les illusions d’un destin égotique, exceptionnel ou hors-norme. Ici comme ailleurs, les pauvres et les enfants précèdent dans le Royaume les nouveaux pneumatikoi, gros malins froids comme la mort.