Mystique sauvage
Michel Hulin, spécialiste de la philosophie indienne, étudie la « mystique sauvage »1Michel HULIN, La mystique sauvage. Aux antipodes de l’esprit, (coll. « Quadrige »), PARIS, Puf, 2014.. Entendez spontanée, naturelle ou provoquée par les drogues. Il revendique en cela un discours athéologique, non-pathologique et forge sa méthode avec les outils de la phénoménologie.
Ce faisant, il distingue trois niveaux de crise spécifiques à ces États de Conscience Modifiée (ECM) : d’abord une désorientation spatiale, mais aussi temporelle et enfin une perméabilité entre le sujet et les objets qui abolit le dualisme. Cette désorientation réalise une expérience irrésistible de joie et de plénitude. Celle-ci fait découvrir l’étrangeté du monde ancien. Ce dernier sera alors relu comme non universel, voire dégradé, car surdéterminé par des soucis inutiles et des inquiétudes autocentrées. Je note d’ailleurs que les trois éléments sémiotiques (temps, lieu, personnages) consonnent étrangement avec la triade des vertus théologales (foi, espérance, charité).
Tout bien considéré, la maladie neurologique semble parfois ressortir de la catégorie des ECM mystiques. Par l’épuisement, la douleur et sa folle torpeur induite, le temps se fige en une sorte de nunc stans sensible qui dialogue avec la mort. L’expérience de l’espace se réduit et se focalise. Enfin, l’omniprésence du mal trouble le rapport avec le corps, cet autre en moi qui m’altère. Partant, voici dissoutes les frontières habituées, fondement de la dualité. Brisant les apparences, SEP ouvrirait ainsi un accès inédit à la splendeur pure de l’Être, gratuitement, sans descente nauséeuse, ascèses terribles et de manière permanente !
Là, d’autres questions se posent. Cette existence délabrée et ascétique m’engage-t-elle dans un long trek vers d’antiques espaces, autrefois parcourus par de Quincey, Baudelaire ou Michaux ? Donne-t-elle la clef si désirée de la fable mystique où s’harmonisent tous les contraires ? « Aux antipodes de l’esprit », cet état contraint de communion avec un réel innocent, perdu et soudain retrouvé, procure-t-elle de si délicates visions qu’il nous faudrait les partager ? Mais comment, si ce n’est au détour maladroit de figures abusives et impossibles, comme l’allusion, la négation ou l’oxymore ?
Ce dont participait déjà à sa manière, involontaire et à corps défendant, le titre même de ce blog, décidément exodal et sans mesure, par essence et trouble possession.