Angoisses prénatales
Un soir d’automne, je régresse jusqu’aux stupeurs voltairiennes de mes maîtres d’école, sale éducation d’enfance. Ces striges de marécage s’hybrident en moi dans le réalisme cru et logique de mes auteurs de S.F préférés. J’imagine alors des progrès gigantesques, en particulier sur ma maladie. Cela irait par étapes, car toute épopée se feuilletonne désormais.
D’abord, ils identifieraient les causes de la Sep. Cela amènerait un ou deux prix Nobel de belle tenue. Ensuite, une I.A. dédiée développera un test bientôt très performant, le Sepatorscan21Pour mémoire, rappelons que le Sepator1, en particulier sous sa forme compact, peinait à détecter les Sep Primaires Progressives pour des raisons d’ingéniérie génétique désormais bien comprises.. Il complèterait favorablement la liste herculéenne proposée dans les futurs Diagnostics prénatals, préimplantatoires ou simplement préorgasmiques. Ainsi s’accomplissait le BabyProject du successeur de Google : L’enfant que je veux, quand je veux, comme je veux.
Là, mon imagination qui voletait jusqu’alors, paresseuse et moite, s’agite soudain. Que serais-je devenu dans cet avenir qui chante les litanies illuminatrices du confort libéral et de la technologie médicale ? N’aurais-je pas sombré à peine élancé, aspiré par curation, précipité pour crémation dans une poubelle hospitalière à côté d’une malformation cardiaque et d’une insupportable trisomie ? De fait, comment résister au discours qui vient :
Madame, Monsieur, imaginez un instant cette vie recluse et abîmée, sans consommation minimale, sans jouissance suffisante, sans participation aux fêtes et travaux (le robot-assistant diffuse alors un hologramme tactile, visiblement tiré d’un site du paléonet sur la maladie) ! Comment désirer un tel destin pour un enfant organique bien-aimé ? Sans rien dire, par délicatesse, des dépenses occasionnées pour la société, pour le moins l’inévitable manque à gagner… Mais, rassurez-vous (elle prend la main de la femme en souriant), nous sommes là, si compatissant, etc. Votre assurance-maladie prend tout en charge.
Solennel et hilare, Voltaire ricane de ses promesses bien tenues. Je commence à comprendre son stratagème : Sep aura disparu avant même d’avoir été guérie !
Mais je pardonne. Ils ne savent pas ce qu’ils font. Comment ignorer à ce point notre condition ?