Une de plus, une de moins

Le soir, avant d’affronter les affres des mes nuits insomniaques, je contemple le tableau de la journée passée. Le constat est souvent le même : une de plus, une de moins.

 

Une de plus qu’elle se soit déroulée avec ou sans événement inopiné et néfaste, douleur excessive ou épuisement abyssal. Une journée dans tous les cas, arrachée à la forme dégénérative qui n’annonce rien de bon. Une de moins à endurer, un pas de plus vers la catastrophe qui, doucement, advient.

 

Heureusement, le reconditionnement cérébral permet un oubli de l’ancien temps et une contraction spectaculaire des horizons d’attente. L’absence de grands projets au long cours, souvent illusoires, rogne le stock des déceptions. L’impossibilité pratique des grands engagements totalitaires libère des énergies nouvelles. Nous voici virés des grands paquebots transocéaniques et embarqués sur une coquille de noix pour caboter notre existence réduite, impuissante et fragile. Un truc minuscule réussi, ou vaguement « pas raté », et une joie immense, incommensurable à son objet, vous étreint à la moelle. Comme l’épée de Damoclès brille sans cesse devant vos yeux, un sursis de quelques minutes apparaît comme une permission inattendue. Une grâce infinie.

 

Plus de grands soirs au ciel. Resteront épars quelques petits matins miraculeux au son des oiseaux babillards.

 

Quant à la mort elle-même, état final dans son ordre du lent délabrement et des douleurs lancinantes, elle perd son goût délétère d’injustice incompréhensible et d’empêchement à la vie bonne, la bios des Anciens. Au contraire, on l’envisage pour ce qu’elle est désormais devenue, l’empreinte de notre condition passagère, le don miraculeux de l’innocence perdue et l’appel à accueillir un absolu qui se propose.

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