Un peu de philo
Le livre d’Ogien1Ruwen Ogien, Mes Mille et Une Nuits. La maladie comme drame et comme comédie, Paris, Albin Michel, 2017. est à lire. Sa thèse centrale est juste : le dolorisme est une supercherie.
Juste, mais seulement en partie. En effet, il est curieux de constater combien l’auteur ne parvient pas à penser la différence autrement qu’en terme hiérarchique2Op. cit., chap. 13.. D’où les banalités sur les concurrences victimaires ou la férocité de certaines victimes. Pourquoi ne pas d’abord envisager la maladie comme un déplacement de point de vue, un transport de la perspective ? Celui-ci permet un regard autre. Cet autre n’est pas mieux ou ailleurs. Il est autre sans majuscule, sans hiérarchie, sans concurrence et sans jeu de pouvoir.
Or transport se dit en grec métaphore. La maladie peut être ainsi pensée comme force de métaphorisation de l’existence et être valorisée comme chemin de connaissance. Ogien aborde cette question classique (le rapport concept vs métaphore), mais oublie beaucoup d’éléments. En particulier, et pour rester dans le champ philosophique, il rate complètement les développements du Pseudo-Denys3Cf. Pseudo-DENYS, Les noms divins, IV, 8 (PG 3, col. 704 d-705 b) et IX, 9 (PG 3, col. 916 cd). Ce texte inspirera Paul Claudel à sa manière., de Kant4Cf. E. KANT, Critique de la Faculté de juger, (trad. de l’allemand par Alexis PHILONENKO), (coll. « Bibliothèque des textes philosophiques »), (éd. revue avec des notes nouvelles), PARIS, Vrin, 1993, p. 215 (1ère partie, 1ère section, livre II, § 49 : « Des facultés de l’esprit, qui constituent le génie »). et le fameux débat de 1971 entre Derrida5En premier lieu Jacques DERRIDA, « La mythologie blanche. La métaphore dans le texte philosophique », dans Poétique n° 5, 1971, p. 1-52 et Ricoeur6Cf. Paul RICŒUR, La métaphore vive, (coll. « Points. Essais » ; 347), PARIS, Éd. du Seuil, 1997 [or. (coll. « L’Ordre philosophique » ; 23), 1975], VIIIème étude, p. 323-398. Cela lui aurait ouvert des perspectives plus larges.
En particulier celle-ci. Cette différence est précieuse à la mesure où elle menace les citadelles totalitaires. À défaut de penser mieux, elle permet de penser plus. Le malade, métaphorisé par nécessité, est un plus, malgré lui. Il enrichit la communauté, les échanges et le débat. La question est alors de savoir ce que nous faisons de cette richesse et comment nous pouvons en recueillir le miel.