Quand j’étais bien portant, je n’imaginais pas la maladie. J’imaginais une idée de maladie de bien portant. Je ne savais pas que la maladie te modifie de l’intérieur. Elle importe son monde, ses représentations, sa temporalité, sa langue, ses espaces. Elle change tout.
Quand j’ai appris ma SEP, j’ai commencé à imaginer les symptômes, les troubles, les manques, les douleurs. Cette tentative était vaine. Certaines choses me semblaient devoir être insupportables, qui sont souvent très supportables, voire anecdotiques (la douleur en particulier). D’autres me semblaient très simples, et se sont avérées hautement problématiques. La majorité des problèmes furent imprévus.
Un par exemple. Quand les sphincters se dérèglent, difficile de pisser tranquille dans des WC publics pour mec. Au bout de deux minutes passées devant ton urinoir, les gens te regardent de travers. Du coup tu bloques encore plus. Le plus souvent, tu fais croire que c’est bon et tu te casses. On verra plus tard. Tu sors, la tête basse. Pareil chez des gens que tu ne connais pas trop. Pourquoi rester cinq minutes aux toilettes ? Tu penses à ce qu’ils doivent penser. Tu tires la chasse, et tu sors, l’air de rien, ce qui est pire car je joue mal le gars l’air de rien.
Du coup, j’organise mes déplacements de chiottes amicales en chiottes amicales, c’est-à-dire selon les chiottes dans lesquelles tu peux rester longtemps sans angoisse. Sur ma carte mentale, je coche en premier les cases toilettes pépères. Je cabote ainsi.
Ridicule infortune.