Au coeur des ténèbres

La SEP a ses sous-séries, ses options, ses cajoleries. La SEP de base est plutôt à poussées. La mienne est un modèle de niche. Pas de poussées, ou très rarement. Ceci a des avantages et des inconvénients.

 

L’inconvénient est que ce qui est perdu est sans doute définitivement perdu. Ce que tu ne fais plus, tu ne le referas jamais plus. Cela ressemble à une mort très lente, filmée au ralenti. Une si douce torture, délicate et très patiente. Au bout de quinze ou vingt ans, je comprends que cela soit insupportable. C’est pourquoi je n’ai pas d’opinion sur le suicide assisté.

 

L’avantage est que ce qui est perdu est sans doute définitivement perdu. Pas de surprise, de crise soudaine, d’hospitalisations à toute allure pour le xième bolus. Une SEP de vieux, pépère. Du coup, il est possible d’anticiper. Surtout, il est plus facile de ne pas espérer l’irréel. Parfois, les espoirs idiots font plus souffrir que les syndromes. Là encore, Rimbaud fait retour :

Je parvins à faire s’évanouir dans mon esprit toute l’espérance humaine. Sur toute joie pour l’étrangler j’ai fait le bond sourd de la bête féroce.1Arthur Rimbaud, Une saison en enfer, voir ICI.

Programme terrible, mais réaliste, n’en déplaise aux bien-pensants. « L’espérance humaine » n’est pas la vertu théologale. Cette dernière est donnée par-delà tout espoir et désespoir, sans raison, sans mérite, sans rien en fait, au cœur des ténèbres. Vient alors Cioran :

Sans l’idée du suicide, je me serais tué depuis toujours.2Emil Cioran, De l’inconvénient d’être né, Paris, Gallimard, 1973.

J’aimerais sans y croire que certains évêques, impétueux et bavards, se taisent une minute et envisage ce possible, tragique et fou.

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