L’usage de la canne est une étape symbolique de la SEP.
La canne devient vite nécessaire après deux ou trois chutes en ville, douloureuses et humiliantes. Elle évite d’expérimenter plus avant ce que nous avions parfois oublié : la terre est basse et le sol est dur. Son usage modifie la représentation de soi et l’idée que nous nous faisons de la manière dont les autres, les anonymes de la rue, nous perçoivent. D’où l’activation de la honte.
De fait, les gens vous regardent autrement. Parfois ils ne vous regardent plus. Rien de plus voyant d’ailleurs que ces passants qui feignent de ne pas vous voir. De temps en temps quelques sourires ou politesses bien venues. Cela équilibre d’avec les andouilles qui foncent et vous bousculent, rarement les plus jeunes, plutôt des bourgeois satisfaits et très occupés. Des gens importants aux trajectoires linéaires. Même les SDF ne vous demandent plus rien. Pour un peu, ils vous feraient l’aumône. Décadence. Les seuls à rester « naturels » sont les chiens et les gamins, étonnés ou inquiets. « Parce que ce sont les plus honnêtes », dit ma kiné, qui a sans doute raison. De fait, quand un gosse dit en vous voyant « Pourquoi le Monsieur a une canne ? », les parents le poussent du bras. Il vous croise un peu démantibulé. Il se retourne pour comprendre. Après dix mètres, il lâche l’affaire.
La leçon est rude. Heureusement, on l’oublie vite. Le souci premier est d’éviter les pièges disposés sur le chemin. Concentré sur le pas à venir, le regard idiot de ces cohortes inlassables ne nous concerne plus. Avec ma canne, je suis un prince.