Il m’arrive de juger durement des collègues de SEP en quête de médecines alternatives. J’y vois des illusions dangereuses qui donnent prise à des manipulations insupportables. Je paraphrase Marx :
Les thérapeutiques parallèles, c’est l’opium du malade incurable.
Mais qui suis-je pour juger ? Ce blog comme sarcophage de mots me protégeant des radiations de l’insupportable, est-ce illusion ? La foi comme opium du clerc sépien, ouvrant un chemin à travers l’incompréhensible, est-ce opiacé ? Sans doute. Notre condition à la frontière de la matière et de l’esprit, mi ange mi bête, les deux à la fois, ne nous porte-t-elle pas irrésistiblement vers cette part d’imaginaire qui nous terrasse ? D’ailleurs la formule de Marx1Karl MARX, Critique de la philosophie du droit de Hegel, 1843, par exemple ICI. est aussi descriptive que dénonciatrice. Il aurait pu l’appliquer à l’idée de Révolution, comme Simone Weil. Il ne l’a pas fait. Dommage. Sa naïveté matérialiste serait presque touchante, si elle n’était pas ridicule (un idéalisme matérialiste !) et criminelle (puisqu’impossible).
Accroché au réel de la SEP que je sais irréductible à ma nature, je découvre la grandeur existentielle des analgésiques et des soins palliatifs, du corps comme de l’âme. Comment vivre sans drogue ? Depuis que sapiens est sapiens, il explore son territoire et rêve d’ailleurs; il décore les parois aux fonds des cavernes et cherche un autre monde; il expérimente tous les produits disponibles en quête d’autres états de conscience. Quel champignon n’a-t-il pas ingurgité en salade ? Quelle plante n’a-t-il pas infusé en tisane ? Les grands héros, fondateurs de civilisations, plantent des vignes et offrent à leurs concitoyens les charmes vénéneux de l’alcoolisme :
Le meilleur, c’est un sommeil bien ivre, sur la grève.2Arthur Rimbaud, Une saison en enfer, MS 3.
Retirez la vente libre des boissons fermentées dans les officines de quartier et vous verrez l’explosion sociale !
La quête spirituelle est ma médecine alternative. La prière est mon ballon quotidien de rosé au Balto du coin. L’étude biblique est mon manifeste révolutionnaire. Mais je sais avec Rimbaud que l’on ne part pas3Arthur Rimbaud, Une saison en enfer, MS 4.. Ou plutôt si, avec les mots du jésuite, attaché par des pirates sur une croix de bois, jeté par dessus bord et abandonné à la dérive sur la mer immense :
Et si je me croyais abandonné, je n’ai qu’à attendre le retour de cette puissance immanquable sous moi qui me reprend et me remonte avec elle comme si pour un moment je ne faisais plus qu’un avec le réjouissement de l’abîme,
Cette vague, voici bientôt la dernière pour m’emporter.4Paul CLAUDEL, Le Soulier de Satin, première journée, scène première, dans Didier ALEXANDRE & Michel AUTRAND (dir.), Théâtre II, (coll. « Bibliothèque de la Pléiade»), Paris, NRF-Gallimard, 2011, p. 261.
Imaginez, le naufrage n’est plus une pitoyable défaite. Il ouvre un somptueux spectacle, la quête folle, transatlantique et céleste de deux amants éperdus, Doña Prouhèze et Don Rodrigue. Rodrigue, capitaine boiteux, vaincu, comme Œdipe, comme Jacob, comme moi !