Pourquoi les malades de SEP comme nous, ont-ils souvent le sentiment de vivre en exil ou comme des fantômes ? Soit on ne les voit pas, soit on parle pour eux, soit on recouvre leur parole d’un vernis occultant à base de « Je vous comprends ». La première explication serait une peur de ce que la maladie dévoile. De fait, il est probable que de son caractère bizarre et inclassable dégoûte et affole. Si cette ligne me semblait juste (voir le post lieu commun), elle m’apparaît désormais insuffisante, car trop optimiste. Je dois à La Rochefoucauld une hypothèse plus profonde, quand il déclare :
Un sot n’a pas assez d’étoffe pour être bon.1François de La Rochefoucauld, Réflexions ou Sentences et Maximes morales, CCCLXXXVII ; voir ICI)
Il ne s’agirait pas de peur mais de manque de force. Cette faiblesse qui rend sot a la forme d’un désintérêt lénifiant, par insuffisance d’énergie. Le moi contemporain tend à ce point à se dilater qu’il devient toujours plus gigantesque et épuisant. Pourquoi en sortir ? Comment s’en extraire ? L’énergie relationnelle s’y dissout. L’existence ainsi abrutie se configure en un désert illimité dans lequel il peine à tisser l’étoffe de la rencontre. Il y a tant à faire pour être soi! Nous sommes si occupés à autre chose ! Est-ce un tel état résolument moderne que perçoit Rimbaud au début d’Une saison en enfer :
Sur les routes, par des nuits d’hiver, sans gîte, sans habits, sans pain, une voix étreignait mon cœur gelé : « Faiblesse ou force : te voilà, c’est la force. Tu ne sais ni où tu vas ni pourquoi tu vas, entre partout, réponds à tout. On ne te tuera pas plus que si tu étais cadavre. » Au matin j’avais le regard si perdu et la contenance si morte, que ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu.2Arthur RIMBAUD, Une saison en enfer, MS, 1873 ; voir ICI.
Peut-être ne peuvent-ils simplement plus nous voir ? Peut-être n’avons-nous plus la force suffisante pour être voyant ? Peut-être sommes-nous devenus des spectres asthéniques au pays des fantômes évanescents ?