Un banal extraordinaire

La SEP et son orchestre (épuisement, douleur, dégout, décadence, assignation à domicile) est-elle un événement si extraordinaire qu’elle justifie ce blog, à l’« impudente jactance »1Giacomo Casanova, Histoire de ma vie, Préface (1797). ? Elle pourrait tout autant être appréciée comme très ordinaire et, à bon droit, remisée dans un coin. Toutefois ce choix renforcerait en première analyse le sentiment général d’échec et d’humiliation. Est-ce pour cela que, parfois, nous jouons tous, moi en premier, une dramatisation un peu fantoche ?

 

Car être malade sous cette forme n’est pas un cataclysme insolite. Cet état apparaît au contraire nécessaire et évident, en particulier depuis les progrès de la médecine qui soigne une grande partie du reste. Regardons notre existence : on entre par hasard, on progresse par obéissance, on aboutit à un climax, puis on régresse (longtemps désormais) et enfin on sort, un jour comme un autre. Clap de fin. Quoi de nouveau sous le soleil ? Pourquoi dès lors s’étonner de la phase de destruction, écrire des pages et des pages ? Pire, les lire ! Cette longue enquête en forme de carnet serait-elle l’indice d’un symptôme méconnu de la maladie ? Serait-elle une sorte de logorrhée convulsive, par échauffement de la moëlle dans le secteur du langage ? Il faut que j’en parle à ma neuro.

 

Pour être honnête et m’en sortir, je dois donc convenir de l’ambition nulle de ce blog. Il ne s’agit pas d’inventer des métaphores inédites, d’ouvrir de nouveaux chemins de connaissance ou de bouleverser les approches et les sentiments par un témoignage inédit. Il s’agit de ventriloquer le déjà-connu, puis de se fondre dans la masse, en répétant des truismes et l’évidence. Bref, arrêter de se mentir. Le pari littéraire consiste alors à constater combien, dans ce monde cul par-dessus tête, le banal est devenu excentrique. Imaginez, tout premier malade venu se transfigure en aristocrate de l’écriture par la seule description de son existence. Quel étrange charivari ! Quel enjeu d’énonciation ! Quel trouble dans le Dire ! Pourquoi ensuite ne pas donner le Goncourt à un compte-rendu d’IRM médullaire, rédigé à la hâte, dans un hôpital de province, par un radiologue roumain ?

 

Résumons : le génie du sépien en autofiction consisterait à poser cette embarrassante question : par quels étranges artifices avons-nous réussi à ne plus voir ce qui se tient au milieu de nous ? J’entends de suite Péguy :

Il faut toujours dire ce que l’on voit ; surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit.2Charles Péguy, Notre jeunesse, 1910, p. 226. Voir ICI

La SEP comme banalité bête, clignote et gesticule au milieu de la pièce, nous rappelant l’insupportable : ce que nous sommes.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Défiler vers le haut