Beaucoup d’écrits spirituels surabondent de métaphores lumineuses et pélerines. La lumière, l’étincelle, la bougie un peu partout. La route, le chemin a chaque coin de page. Cela suppose des existences ténèbres ou en forme de rond-point, et une réponse thérapeutique : illumination, réveil, mise en route matinale, déplacement.
Bien, mais ne peut-on pas envisager la méthode inverse ? Notre monde ne crève-t-il pas tout autant d’excès lumineux, surtout la nuit ? Ne s’épuise-t-il pas dans un mouvement permanent, surtout durant le repos, les loisirs et le temps libre ? Je considère donc comme une expérimentation audacieuse l’ascèse que m’impose la SEP. Elle m’entraîne à rebours, par l’obscurcissement, l’ombre et l’endormissement. Elle en appelle au miracle d’yeux couverts par des plaques de boue durcies et bien opaques (cf. Tb 2, 10; Ac 9, 8-18). Elle désire une douce torpeur (cf. Gn 2, 21). Elle rêve à des illuminations créatrices au fond de nuées ténébreuses (cf. Lc 1, 35 // 9, 34). Claudel s’y était jeté avec gourmandise :
Moi, quand je veux voir quelque chose, je ferme les yeux.1Paul CLAUDEL, La Lune à la recherche d’elle-même, dans Théâtre. Tome II, (éd. rev. et aug. de Jacques Madaule et de Jacques PETIT), (coll. « Bibliothèque de la Pléiade » ; 73), Paris, N.R.F., Gallimard, 1965 [or. 1948], p. 1331.
En appui, j’aime l’apologie sépienne du moteur immobile et son long poème du figement, aussi sérieux que nous jouant en cour de récréation à 1-2-3 soleil. Personne ne bouge. Je pressens le slogan : « Pour partir loin, arrêtons-nous ».
Immobilisé dans ma chambre, point fixe, je regarde les passants qui passent dans la pleine lumière de midi. Ce défilé saoulant et insaisissable révèle à l’évidence la vanité de toute chose. En voyant ma porte, ceux qui me connaissent, peut-être me plaignent-ils ? Sans mouvement et rejeté dans l’obscur, me croient-il déjà mort et perdu pour la cause ? Savent-ils que je les plains tout autant ? Ce concert de plaintes réciproques fait-il de nous, malgré tout, une communauté fraternelle ?