Avec Paul Tillich1Paul TILLICH, « La lutte entre le temps et l’espace », dans Théologie de la culture, (trad. Jean-Paul GABUS et Jean-Marc SAINT), (coll. « Bibliothèque médiations »), PARIS, Denoël/Gonthier, 1968, p. 41-50., nous pourrions distinguer « temps plein » et « temps vide ».
Le temps plein serait le temps envisagé en lui-même, comme dimension fondamentale de l’existence. Cette approche dégage les notions de direction, passage, mouvement, arrachement, promesse, naissance et mort, avènement et perte, pardon, etc. Nous en avons l’intuition dans des situations banales, souvent contemplatives : les nuages dans le ciel, un feu de cheminée le soir, des photos anciennes, ou encore lors d’une pause songeuse sur un banc, près d’un fleuve. Le temps vide serait le temps plein dégradé, car considéré comme espace à remplir. Cette réduction du temporel au spatial pulvérise le temps plein dans le réversible, le manipulable et le partiel. Tillich caractérise cette évolution comme une dérive dangereuse si elle devient totale (aliénation technicienne, idolâtrie religieuse, nationalisme politique).
Quoi qu’il en soit, la maladie vide à grande lampée le temps vide et m’inscrit de force dans l’expérience quotidienne du temps plein. Désormais, je sens avec une intensité irrésistible ce temps lourd et compact qui pèse et entraîne (comment dire ? les mots spatialisent par définition) de manière irréversible, chaotique et définitive dans une direction que je n’ai pas choisie. Je ressens dans mon corps l’évidence et l’horreur de la fuite intransitive de toute chose, ainsi que le grouillement de leur décomposition. Cette épreuve d’exil, loin de la fête commune, engloutit le narcisse, avec ses déterminants sociaux et tous ses masques.
Dès lors, impossible d’échapper ou de se cacher dans la répétition. Difficile d’oublier par l’illusion et l’habitude, ou de fuir par le remplissage en trompe-l’oeil (le devoir, les projets, les rétro-plannings, etc.). Devant, derrière, dessous, dessus, je vois la mer immense de la démolition et de la mort. Si tout est processus aveugle et vanité, que faire ? Faut-il s’asseoir, rire, pleurer, jouir ? Boire ? Se jeter dans le gouffre ? Endurer avec courage ? Appeler à l’aide ?
Toutefois, lorsque l’existence (désir, raison, imagination) s’avoue comble de ses contradictions et de sa défaite, si lourde de l’inéluctable, s’ouvre à mesure le rêve ancien d’un indisponible à saisir. Le temps plein serait-il, par sa rugosité même, parce qu’il obstrue et s’impose, ce solide marchepied qui désigne une issue, un salut ? Je vise ici une sorte d’éternité retrouvée dès maintenant, par laquelle sagesse et bonheur s’embrassent. Soudain emporté par je ne sais quelle force, empoigné au col ou par les cheveux, on marcherait sur le temps lui-même afin, non plus de le subir comme un maître, mais de le chevaucher.
Comme Paul Atréides, par l’épice, chevaucha le ver des sables.
Ainsi que d’autres, dit-on, saisis par l’Esprit, marchèrent sur la mer, par-dessus les tempêtes et les naufrages.