Horace fait commencer son Art poétique dans une pinacothèque. Il entend ainsi dénoncer les dangers d’une composition délirante, faite de bric et de broc, par images bariolées, cousues les unes aux autres, sans logique ni vraisemblance. Pour illustrer son propos, il convoque la vie onirique des malades :
[…] Velut ægri somnia (« comme le rêve d’un malade »)…
La suite explicite ce choix inattendu :
vanæ, Finguntur species (« ils se figurent des choses sans réalité »)1HORACE, L’Art Poétique, 7-8; voir ICI. Commentaire ICI. La formule sera reprise par Montaigne, Montesquieu et Jules Verne, à l’incipit du 23ème chapitre de Vingt mille lieues sous les mers.…
Le malade d’Horace semble fiévreux, irréel, oublieux de la vérité, dangereux pour lui et pour les autres. Son imagination bouffonne dérive et compose des représentations monstrueuses, par collage absurde, conséquence d’un corps en surchauffe et tout démantibulé. Dans ce carrousel au bestiaire fantasque (centaures et sirènes, exydraces, pirolopes, arpaleüs, sciapodes poilus), la raison régulatrice a disparu, comme la décence commune et la retenue du bon sens. Le sépien vivrait la nuit dans un tableau coloré de Jérôme Bosch. On comprend que les enfants et les honnêtes citoyens le fuient à bride abattue !
Pourtant, d’expérience, je confesse des rêves sans vanité, très réels, et bien plats : une journée sans douleur; une capacité à marcher un peu plus ; une soirée amicale à l’insolente légèreté.
Les songes anciens avaient une autre dimension. Le rêve de Joseph a sauvé l’enfant messie. Celui de Constantin a refondé un Empire et fourvoyé l’espérance évangélique. Le rêve du sépien n’a pas plus de consistance que sa vie réduite et la platitude du projet moderne : survivre un jour de plus, jouir encore un peu.