Malade incurable, suis-je une victime ?
L’intérêt du mécanisme victimaire est d’ouvrir l’espace des droits moraux et symboliques : droit au respect inconditionné, droit légitime à la plainte continue, droit opposable à la vérité par essence, droit pratique à une violence proportionnée en réaction. La tentation demeure grande pour le sépien et ses victimes collatérales (les « aidants ») d’enfiler ce manteau douillet et d’en couvrir leur honte. Avec, en dessous, une toge tissée d’IRM en guise de preuves irréfutables, clôture de tout débat.
S’il y a victime, il y a coupable : la Nature, Dieu, la pollution, l’agro-alimentaire industriel, la dépression, la vie elle-même. Le procès à instruire distraira une foule parasite : experts, conseils, comités de soutien, militants de défense universelle, etc. Les discours nourriront les discours. Nous aurons des tribunes dans la presse avancée, des noms de square, une place dans les programmes d’éducation civique et citoyenne, des artistes Sep-friendly. Doucement, le coupable deviendra un ennemi à combattre et à éradiquer, pour la juste cause.
Les opposants au processus de purification seront des « salauds ».
L’accident neurologique se glissera alors vers l’Absolu. Il fera retour au Principe. Ainsi reversé dans l’Eschaton, tout prendra sens et jouissance.
Cet imaginaire est un cancer plus mortel que la maladie.
S’il y a victime, il y a coupable, certes. Mais peut-on mettre en cause la Nature et Dieu, dont, en toute certitude, les intentions ne sont nullement de nuire mais de permettre la vie ?
Evitons, en effet, l’imaginaire qui dévie, pour réinterroger plutôt cette notion, celle de culpabilité : il me semble que ne peut être coupable qu’un être imparfait. Et la mettre en regard de cette autre : la responsabilité. Etre responsable ne signifie pas être coupable. Il m’est donc impossible d’intenter procès à ceux qui n’ont pas su me soigner « comme il faut » (encore faudrait-il définir ce « comme il faut ») ou m’éviter tel accident qui a failli me coûter la vie, des suites duquel je ne me rétablis toujours pas. De la même façon, je ne peux m’ériger en victime. Tout cela, au fond, me soulage de bien des tracas qui ne me mèneraient pas bien loin et me détourneraient de l’essentiel.
J’ai simplement (pas si simple) à revenir à la réalité de ma situation, m’appliquer à l’accepter, faire évoluer ce qui peut évoluer, bravement, et me dire que « c’est ainsi, c’est la faute à pas d’chance, faut faire avec. Jusqu’à ce que cela prenne fin. Un jour. » Et remercier ce.ceux que la vie (ou Dieu) met sur mon chemin pour me rappeler le goût de chaque jour qui passe, me réparer, me soutenir, m’encourager aux heures de corps douloureux et de moral en berne, de gestes tremblants et de souffle court, et partager avec eux les joies qui transportent et les sourires qui réconfortent. C’est sans aucun doute bien peu, mais c’est tellement aussi !