Lucidité futile

Je lis Pour voir clair du mathématicien Michel Broué1Michel BROUÉ, Pour voir clair. Zigzags entre les mathématiques, l’art, la politique et la vie, PARIS, Seuil, 2024.. Cet ouvrage est un appel à une lucidité modeste. Il est passionnant lorsqu’il parle de mathématiques, décevant par ailleurs. Ceci pour deux raisons principales, qui sont deux « délires »2L’auteur emploie le terme p. 219. Je l’utilise ici au sens rimbaldien. Voir infra. en contradiction avec la thèse centrale.

 

D’une part, l’auteur insiste en forme de défense et illustration sur son passé trotskiste et ses engagements politico-sociétaux. Cette conjecture nostalgique, servant à justifier un des pires criminels du XXème siècle, me laisse sans voix. De même le sous-texte selon lequel la méthode scientifique, par sa rationalité (laquelle ?), favoriserait clairvoyance et goût de l’action morale3Voir Kant (comment articuler Raison pure et Raison pratique), Bergson (savoir la vérité ne signifie pas la vouloir vraie) et les traités anciens sur la vertu de courage. Par ailleurs, la collaboration de nombreux instituts savants avec les régimes totalitaires (nazisme, communismes, etc.) semble infirmer la thèse. Cette histoire reste à faire.. C’est pourquoi, je bénis l’existence d’être né anarchiste désillusionné, absolument athée en politique, comme déjà configuré aux trois ordres pascaliens. Et je rends grâce pour mes professeurs d’histoire qui, à l’Université, m’ont découvert la profondeur labyrinthique des pérégrinations humaines, irréductibles au simplisme d’usage.

 

Je me souviens en particulier d’un vieux chartiste, grand spécialiste des Croisades4Jean RICHARD, Histoire des Croisades, PARIS, Fayard, 1996. Voir ICI., qui nous disait :

Quoi que vous écrieriez dans vos thèses, rassurez-vous, ils ne vous liront pas, ils ne vous croiront pas. Ils savent déjà.

De fait, ils savent déjà qui sont les salauds et qui sont les damnés de la terre. Ils ignorent que ces rôles sont réversibles ou simultanés, le plus souvent anachroniques.

 

Céline, Kafka et Baudelaire, ont poursuivi en moi ce travail de sape. Enfin, Rimbaud ôta le reste de délire faussement empathique au détour d’une phrase de la Saison :

Je lui faisais promettre qu’il ne me lâcherait pas. Il l’a faite vingt fois, cette promesse d’amant. C’était aussi frivole que moi lui disant : « Je te comprends. »5Arthur RIMBAUD, Une saison en enfer, Délire I; voir ICI.

« Frivole »… Le terme est rigoureusement exact. Il indique combien il est désolant que ces futilités conduisent à de tels aveuglements, entendez à de beaux discours et de nouveaux massacres. Car la soif de justice conjointe aux banques de la colère justifie depuis toujours la férocité des grands soirs6Voir Peter SLOTERDIJK, Colère et Temps : Essai politico-psychologique, (trad. Olivier MANNONI), Libella-Maren Sell, 2017. Malgré des aspects contestables, la thèse de ce livre reste éminemment suggestive..

 

D’autre part, l’auteur définit son amour des mathématiques comme certitude et précision versus la vie, incertaine et imprécise. Cette joie réconfortante par le contrôle absolu et la définition universelle m’effraie. Elle m’attriste aussi, à l’image d’un univers mathématiques réduit aux réels, amputé d’autres infinis, inquiétants, fascinants, infiniment plus infinis, par exemple celui des imaginaires ou des irrationnels. Pourquoi opposer ainsi les termes ? Comment croire posséder ce qui échappe, et que l’on ne possèdera jamais que sous ce mode ? La Raison de plein exercice, qu’elle soit poétique ou scientifique (quelle différence ?), révèle ce qui passe, la dépasse et déjà s’en va. Elle se relie ainsi au Mystère, présent au plus trivial. Mais une raison de petit propriétaire, bourgeoise et ventrue, détruit et pourrit la vérité en l’arraisonnant à son profit.

 

Heureusement, chaque jour, la SEP achève en moi ce mythe de l’existence autonome, rationnelle, engagée, morale, honnête, avec son quantième de justification apologétique et d’orgueilleuse modestie. À beaucoup, la lucidité sépienne et sa forme de dépossession semblent sombres, voire lugubres. Certes, elle éduque à la férule, apprend au scalpel et conduit à sa manière, faite de froideur et d’intranquillité. Cependant elle permet de voir bien clair et très loin, mais d’un autre lointain, un autrement lointain, comme éclairé d’une lumière saugrenue, intense, captivante et non auto-produite.

 

Ainsi, je ne sauverai personne. Je ne participerai plus aux grandes machineries salvatrices, qu’elles soient religieuses, politiques ou scientifiques. Tout m’échappe depuis que j’ai basculé de l’autre côté de l’action. Mais comme je traine au lit, hagard et avachi, me voici presque déjà en terre, configuré aux radis et aux patates ! Bientôt, par ma chute vers le plus bas, nu et tremblant, je deviendrai le frère universel de toute la Création, expérimentant toutes les existences, jusqu’à celles des légumes !

 

Merveilleux paradoxe, si peu intuitif : plus je sombre et me recroqueville en forme de nuage probabiliste, plus je m’élève et m’étends. Comme j’entre dans la ténèbre, perclus à l’ombre de la mort, mieux j’y vois. Une clarté incandescente brille dans la nuit même. C’est à n’y rien comprendre !

 

1 réflexion sur “Lucidité futile”

  1. Mathématiques… Pour une béotienne en la matière, c’est le lieu même des contradictions les plus déconcertantes.

    A la fois faire preuve de l’imagination la plus féconde et la plus poétique qui soit pour rêver le monde (pour seul exemple, prenons La petite histoire du flocon de neige, E. Ghys, éd. Odile Jacob, 2021) et se montrer réfractaire au calcul selon lequel, en linguistique, 1+1+1 = 1, au prétexte qu’on ne saurait additionner des chaussettes et des bicyclettes (en l’occurrence, des reines et des prés) ! Dans un autre domaine, c’est comme parler de multiplication des pains dans l’Evangile (Cf lectures de ce dimanche 28 juillet 2024), là où il ne s’agit nullement de multiplier, mais de diviser (« il rompit », Mc 6, 41) et partager (« il distribua », Jn 6, 11), à moins qu’il ne soit possible d’envisager ici une « mathématique évangélique», en vertu de la propriété de distributivité… Là non plus, c’est à n’y rien comprendre : plus on donne, et plus il y a – et même, il en reste (comme dans une division) ! C’est formidable ! Vive les maths quand elles sont source de vie ! (Ce doit être cela, un « calcul d’ intégrale » : prévoir du surplus pour tous ceux qui ne sont pas là au moment de la distribution, afin, finalement, d’intégrer chacun au partage).

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