Je discute avec un vieil homme assis au comptoir de son magasin Souvenirs et Antiquités. Malade, intubé, sous oxygène, il sourit en me disant :
Plus je suis malade, plus j’aime la vie.
On avise sur ce fait en apparence paradoxal. Il y voit la conséquence du sentiment de rareté. À mesure où elle échappe, la vie devient précieuse. On en découvre la trouble beauté par son effacement. Ce n’est pas la vie comme elle fut, mais comme elle fuit : souveraine, douloureuse, magnifique, insaisissable.
Il a sans doute raison. Mais j’y vois aussi d’autres choses. Peut-être ceci : le malade aime la vie parce qu’il a moins peur de la perdre, puisqu’il la perd. Celui qui a moins peur sort des refuges, sait s’en remettre au matin et recevoir en paix la douce lumière de l’imprudence.
Cette disposition change le sens de l’action. Elle apprend que la joie ne se fabrique pas. Elle se reçoit et se donne. Ce qui se reçoit gratuitement doit être dispensé gratuitement. Cette traversée mystérieuse est sa condition de possibilité, son horizon transcendantal. Le reste disparaît avec les jours et pourrit dans la fosse aux vanités.
C’est aussi comme cela que les saints sauvent le monde, sans le vouloir, presque par inadvertance.