Je constate des collègues, des institutions, des pays même, affairés à ne rien faire1cf. 2Th 3, 11. Belle trouvaille du traducteur pour transcrire le verbe grec periergadsomai.. Ils courent en tous sens, un jour-là, un jour ailleurs, hirsutes, bavards, excités, commençant une chose, puis une autre, sans suite dans les idées. Et c’est reparti.
Le drame de cette errance hystérique est la trop bonne santé de leurs agents. S’ils étaient un peu malades, fatigués et bien lourds, ils sauraient le prix du temps et des efforts. Ils réfléchiraient avant d’agir, évalueraient, se tiendraient aux choses commencées. Bref, ils seraient efficaces, modestes et conséquents.
Parfois, ceux qui peuvent le moins en font le plus. Heureuses limites !
C’est pourquoi la médecine ne devrait pas essayer de nous guérir de tout et toujours. Plutôt, elle viserait à nous garantir un niveau médian de « santé-maladie », ni trop, ni trop peu. Suffisamment malade pour ne pas se perdre en activisme débridé, suffisamment en bonne santé pour réaliser en paix ce qu’il convient de faire.
Tout dépend du cadran. Je m’explique : souvent à « l’insu de notre plein gré», la maladie donne un cap, auquel, fidèle à des projets qui nous dépassent, elle nous ramène invariablement, donnant cohérence à ce qui semblait peine perdue. Elle use pour cela de toutes sortes de stratagèmes.
Ainsi, vendredi dernier, en salle de kiné, j’expérimentai, entre deux grincements de vertèbres, le magnétisme de la posture dite « de la boussole » : allongée sur le dos, en équilibre sur la pointe de la cyphose, je me retrouvai orientée les pieds pointant à l’est. La direction n’est sans doute spirituellement pas anodine, mais surtout, elle me renvoya alors à une géographie chère à mon coeur, enfouie depuis des années sous les décombres de mon oublieuse mémoire. La concordance entre un échange en salle d’attente et une séance d’étirements suffit à la réactiver : ce jour-là, une voix me disait «Prague ? Pourquoi ne pas y retourner ? », et mes pieds, eux, en prenaient la direction. J’ignore s’ils seront de nouveau en mesure de me mener jusque-là, s’ils m’accorderont un jour la faveur de sillonner une fois encore cette ville tant aimée et parcourue avec passion à l’heure de mes vingt ans. Quoiqu’il en soit, je rends grâce au patient qui en a fait la suggestion : je découvre que le tracé de la ville est resté imprimé en chaque fibre de mon corps, et je retrouve en imagination chaque sensation et chaque émotion, alors que défile dans mon esprit la litanie des stations de métro et arrêts de tram attachés aux lieux – si besoin, je susciterai la pleurante claudicante de prazky hrad, où elle dort dans l’obscurité des chambres profondes, et je referai en silence, comme alors, le chemin avec elle ( pour les amateurs, l’itinéraire est ici).
La maladie rend possible ce voyage immobile, elle renoue un fil que je croyais perdu, elle me réoriente et me renvoie à la source : à la dispersion, elle oppose la conversion. Pourquoi, en effet, s’agiter à chercher hors de soi ce qui y demeure déjà ? (Mais nous nous plaisons tant, parfois, à la rassurante agitation du quotidien…)
L’itinéraire est ici : https://www.babelio.com/livres/Germain-La-pleurante-des-rues-de-Prague/63225
(Parfois, la boussole perd le nord et ne donne plus la direction).