Ethnographie de la maladie

Avec le diagnostic, j’ai reçu un nouveau passeport dans ma boîte aux lettres. Naturalisé de force, je devins citoyen d’un pays inconnu, la Sépie, contrée lointaine aux mœurs étranges et à la langue peu familière. Pour comprendre mon existence en ce monde nouveau, les bien-portants, anciens coreligionnaires, doivent faire effort. Peut-être pourraient-ils utiliser les puissants outils de l’ethnographie ? Mais peu ont la patience de ce silence attentif, succédané à l’impossibilité pratique d’une observation participante. Car comment participer à un tel mal de l’extérieur ?

 

À l’inverse cependant, les malades devenus indigènes peuvent étudier en ethnographe ce monde dont ils viennent d’être expulsés. Eux en connaissent la grammaire et les géographies, les chorégraphies et les secrets cachés. Désormais expatriés, ils identifient soudain des comportements très étranges. Ils remarquent des cérémonies magiques, découvrent des outils fétiches, pointent des structures exotiques : liens de parentés reproduits, habitus hérités, langages rituels, etc. L’ancienne rationalité devient mythologie. Le normal devient bizarre. La certitude se relativise à l’infini. On en sort abasourdi.

 

Un matin, j’écrirai toutes ces découvertes en un récit pittoresque, publié chez Plon, dans la plus belle collection qui soit : « Terre humaine ». Je voisinerai les grands ancêtres de l’enquête en terres sauvages. Comme ouverture, je parodierai Claude Lévi-Strauss :

Je hais la maladie et les services de neurologie.

Cependant, pour moi, pas de retour. D’ailleurs, suis-je vraiment parti ? Seulement descendu en cale sèche, je récite de curieux mantras à des compagnons d’infortune qui, tout autant ahuris par l’expérience, sourient par amitié à mes délires. Le fier explorateur sera au mieux un petit égoutier de l’âme.

 

Tristes topiques.

1 réflexion sur “Ethnographie de la maladie”

  1. A la lecture du second paragraphe, je ne peux que réagir : avant d’être mise hors jeu, expatriée, expulsée du monde où (soit-disant) tout va bien, je devais être déjà malade, bien malade, d’une maladie sans doute contractée au sortir du pays d’enfance. Sans doute est-ce même cette maladie qui m’a rendue si étrange aux yeux du monde (qui n’accepte ce qui est étrange qu’à titre de curiosité obéissante et conforme), qui lui-même m’apparaissait d’une étrangeté visqueuse dont je savais que faire.

    Ou plutôt, il me semble que c’est ce constat de la bizarrerie des comportements, « des cérémonies magiques », du recours à des « outils fétiches » dont la (prétendue) rationalité m’échappait, qui m’a rendue malade. (Je ne me référerai pas davantage à la pensée de Sartre : cela me redonnerait la nausée.)
    Ou plutôt encore, ce qui me rendait déjà malade, c’était l’obligation où je me sentais de me conformer, voire me soumettre, à tout ce rituel (ces singeries) dont l’ « infondé » m’apparaissait avec une brutalité crue et douloureuse.

    A l’heure où je dois réinsérer le tissu des mondanités socio-professionnelles, auquel je sais bien que je n’appartiens pas et auquel je ne peux plus entièrement adhérer (l’ai-je d’ailleurs réellement pu un jour ? – ne me suis-je pas, en fait, efforcée de vouloir me convaincre de sa nécessité, me faisant ainsi violence à moi-même ?), je crains ne m’en être pas encore remise.

    Or, à mon oreille, une voix chuchote, qui résonne jusqu’à mon coeur : « Ne crains rien, car je suis avec toi ». Alors, je me mets en route avec cette parole aux lèvres.

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