J’ai cru avec candeur que les gens fuyaient les malades par peur. C’est ainsi que je m’expliquais le hiatus entre la doctrine chrétienne et la pratique réelle de ceux qui s’en réclament. En effet, depuis la maladie et le confinement involontaire dans mon ermitage de fait, aucune visite ou presque de mes confrères1Ce « presque » inclut les autres prêtres malades, ceux au marge et les plus âgés. Cette liste mérite intérêt.. Étonnant tout de même si l’on considère les paroles assez explicites des évangiles et les envolées corporate sur la fraternité sacerdotale.
Mais, comme souvent, trop moderne, je me trompais. Il ne s’agit pas de peur ou de fuite, mais plus simplement d’un total désintérêt. Ils ne me craignent pas parce que j’évoquerais la mort, la faiblesse ou l’impuissance. Non. Ils ne s’intéressent pas à moi parce que j’ai disparu dans l’insignifiance. Je n’existe plus, je suis mort.
C’est pourquoi ils ne font pas le lien entre le collègue alité et la parole parabolique du Roi-Juge : « J’étais malade et en prison, et vous ne m’avez pas visité. »2Mt 25, 43. Notez au passage le « et » (kai) du Roi et non le « ou » (ê) des maudits (verset 44). Dès lors, comment leur en vouloir ? Rappeler ce point serait une mauvaise nouvelle, une incongruité malveillante et une impertinence dans leur emploi du temps si rempli, et pour d’excellentes raisons. Aussi ne le ferons-nous pas. Par charité. Le pire serait qu’ils viennent par devoir, comme on visite à la Toussaint les tombes familiales et les vieillards, le dimanche, à l’EHPAD. Il est préférable de nous éviter ce commun pensum.
Désormais, je consens, sans haine ni mépris, à ma condition de fantôme. En ces matières, je n’ai pas de leçon à donner, non plus à recevoir. La solitude sera une douce et paradoxale compagne, creuset d’une prière sans illusion. J’entrevois ainsi un peu de cette tristesse froide, ressentie par Jésus à Gethsémani, avant-dernière étape avant l’abandon ultime et inaccessible, sur la Croix.
Matthieu a donc raison. Le malade emprisonné ressort de la figure du Christ. Comme test et épreuve, il exerce malgré lui un douloureux ministère. Il ressemble à Vautrin, initiant Rastignac au réel3Honoré de BALZAC, Le Père Goriot, chap. II (ICI)., lui demandant de faire le deuil d’une perfection insoluble : exiger de celui qui annonce l’évangile qu’il en vive.