Lisant sur le conclave, je découvre que la bonne santé est un élément important au moment de choisir le futur pape. Sur le trône de Saint Pierre, pas de cabossé, mal-foutu ou autre malotru égrotant. Cependant, l’heureux élu restera en place s’il le devient. Va comprendre…
Ainsi je ne serai pas Thierry Ier. D’ailleurs je ne serai plus jamais quoi que ce soit de conséquent dans l’ordre hiérarchique. Déception ? Non. Comme l’araignée anesthésie en instillant son poison, la SEP libère des ambitions même pieuses et désintéressées, devenues impossibles et un peu étranges. L’âme dessillée, le corps vaincu, l’esprit concentré sur l’immédiat, je bénis ma chambre confite plutôt que les palais romains, comme autrefois Joachim préféra le petit Liré au mont Palatin. Le royaume qui vient semble y surgir à sa mesure, autrement, à l’ombre des spots, loin des grandes avenues, dans le secret trivial des arrière-boutiques.
Il n’empêche, vue ma lenteur, je n’arrête pas. Tenez, aujourd’hui ! Comme je me suis réveillé épuisé, j’ai enchaîné la lecture d’un livre très remarquable sur Flavius Josèphe, deux heures de classement d’archives, le changement de mon lit, un coup de téléphone à des connaissances alitées et la mise à jour de diverses correspondances. À cette fin, j’ai même dû sortir pour aller jusqu’à La Poste acheter un carnet de jolis timbres (série Astérix).
Au final, réussite totale ! Lettres postées, interlocuteurs ravis (« Merci de penser à moi, etc. »), archives classées (essentiellement la série 1B3), connaissances impeccables sur la première guerre juive, draps et couettes étendus. Clôture grandiose avec prières, soupe et couchage dans un lit à l’odeur délicate (lessive Sport, adoucissant Soleil oriental).
Quelle journée, digne d’un souverain pontife ! Juste le temps de regarder la suite du conclave en plaignant sincèrement le futur élu. Il s’épuisera, le malheureux, à rappeler urbi et orbi que Dieu préfèrera toujours les pauvres, les malades et les prostituées !
Deux voies, un même but ?
Tandis que le non-candidat au poste de nouveau pape « n’arrête pas », enchainant activité sur activité, je prends la voie de la mise en suspens.
Le premier jalonne posément sa journée, avec évidente rigueur et grande sagesse ( « qui va lentement va sûrement », dit la réflexion populaire) ; il avance ainsi vers la clôture du jour selon un programme réglé , construit et constructif.
De mon côté, j’ai plutôt tendance à la déconstruction. Ainsi, certain dimanche matin, partie tôt en forêt me promener avec le chien, je constate que des ruminations m’embarquent et que je marche comme un automate idiot. Je reviens alors au souffle et aux sensations, ces deux fondamentaux de la vie…L’air est bleu, vaste, doux, je m’accorde une pose, allongée sur une souche suffisamment large pour m’accueillir. J’ai le sol sous le dos, l’air tiède comme couverture, avec, dans mon champ de vision, les hautes branches des hêtres qui plongent dans l’infini du ciel, et dont les bourgeons forment comme des étoiles végétales en bouquet dans l’azur lointain. Un verset me traverse l’esprit, où il est question de poser ses pas dans l’ombre du ciel (1) : je me repose à la lumière de l’aube. Chant des oiseaux, chaleur déjà du soleil sur la peau, odeur de feuilles sèches au sol…Peu à peu, tout cela se fond – ne se confond pas, non, mais « s’harmonise » ; le chant des oiseaux reste le chant des oiseaux, l’odeur de feuilles sèches reste l’odeur de feuilles sèches, mais tout cela en continuité, avec moi « dans la boucle » (non pas « au centre », mais « avec », sans prendre plus ou moins de relief que le reste). Suis-je encore animal ? végétal ? minéral ? Un peu tout cela, en autant de notes sur une partition qui, toutes, contribuent à l’équilibre du moment. Je crois même que plus rien ne respire, que les bruits se sont tus, que le soleil ne brûle pas, que les odeurs se sont totalement évaporées, avant de me ressaisir de la substance du temps et remettre le chemin sous mes pas.
Voici donc deux expériences apparemment aux antipodes l’une de l’autre. Je crois cependant y voir un dénominateur commun : celui de pouvoir se tenir ici et maintenant dans une présence pleine et entière, indéniable et évidente, en attendant ce qui doit advenir.
(1) Cf Erri de Luca, Un nuage comme tapis, éditions Rivages poche, 1996.