L’art du deal

Dans notre société mercantile, les valeurs transactionnelles de la bourgeoisie libérale sont devenues des vérités métaphysiques. Elles échappent à leur locuteur et s’affirment comme des évidences de nature au-delà de toute critique.

 

C’est ainsi que le réel entier est envahi par le délire enfantin de la valorisation et le goût des enchères. Tout a un prix qui ne correspond pas toujours à sa valeur ou au sens commun. Il s’ensuit l’avènement d’une pratique fatigante de la négociation permanente.

 

Cela est vrai dans le rapport à l’inéluctable, en particulier la maladie chronique. J’ai parfois le sentiment de parler avec des gens qui ne comprennent plus le sens du mot « incurable ». J’ai envie de leur citer Jankélévitch. Il expliquait ainsi la condition temporelle de l’humanité :

Pas de seconde chance.

C’était en quelque sorte un résumé commode des six cents pages du Sein und Zeit d’Heidegger.

 

Pas de deuxième chance donc à ce niveau, ni de correction après VAR, d’appel suspensif ou de sauvegarde à recharger. On fait avec sans négociations, on paie cash, au prix fixé. N’en déplaise aux spéculateurs, l’événement n’est pas négociable. Non plus d’ailleurs ce qui importe vraiment dans nos existences, l’amour, la joie, le pardon par-delà toute justice, ou la vie elle-même, toute chose dont la farouche gratuité désarçonne.

 

Cette antinomie explique l’ennui dogmatique et le vide abyssal du monde de Mr Prudhomme qui n’aime pas les poètes et les mendiants. De même d’ailleurs la sombre et triste parodie des spiritualités et des pastorales prudhommesques, conformes aux valeurs de ces classes dominantes. Elles croient aux choses à faire, à l’ordre et n’aiment pas les prophètes.

 

D’où, a contrario, la valeur inestimable des évangiles par lesquels le printemps en fleurs pascales ne brille plus sur les calices du grand marchandage ou le respect maladif des normes économiques, mais dans l’amitié avec les pauvres et le service de la miséricorde. Un autre chemin à parcourir poches vides et pieds nus.

1 réflexion sur “L’art du deal”

  1. De publication en publication, les associations d’images fonctionnent et tissent une toile très vivante. Voici, pour cette fois, inévitable toujours, Arthur qui passe, pipe à la bouche et cheveux sur les épaules.
    Lui aussi a opté pour « un autre chemin à parcourir poches vides et pieds nus », rimant ainsi (et en attente, peut-être, pour les coeurs de maintenant, de quelque commentaire spirituel) :

    Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;
    Mon paletot aussi devenait idéal ;
    J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ;
    Oh ! là ! là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !

    Mon unique culotte avait un large trou.
    – Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course
    Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
    – Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou

    Et je les écoutais, assis au bord des routes,
    Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
    De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;

    Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
    Comme des lyres, je tirais les élastiques
    De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur !

    Arthur Rimbaud, Cahier de Douai (1870)

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