De la prière

Après quinze années de Sep primaire progressive, je ne comprends pas où la maladie veut en venir. En tous cas, je constate ma condition chtonienne. Tout déplacement est très compliqué. Plus jamais de voyage. Un piquet planté en terre.

 

De temps à autre, l’esprit se cabre et vagabonde. J’envisage une journée magique à recouvrer la vie d’avant. Que ferai-je ? J’irai à la gare à pied par un beau matin de printemps. Là, je prendrai un train multicolore vers une grande ville, labyrinthique et exaltée, dans laquelle je déambulerai toute la journée. Puis je reviendrai le soir, fourbu, heureux, des images amoureuses plein la tête.

 

Ou peut-être serai-je bien déçu tant, comme le prétend un ami d’expérience, il ne convient pas de retourner chez ses ex.

 

Aussi, soyons sérieux. Debout les braves ! La condition sépienne m’est devenue irrévocable et permanente. Elle me plonge dans une sorte de léthargie hypnotique et narcotique qui n’est pas sans intérêt. D’une part, le plus souvent, j’oublie la douleur, qui est là mais se tient tranquille dans sa torpeur. D’autre part, je crois demeurer de longues plages de temps dans un état proche de la prière la plus joyeuse, car pour sa part très carnavalesque.

 

À son ombre, quand les rois deviennent baudruches et coiffés de bonnet d’âne, l’esprit s’apaise. Il consent à la langueur et au burlesque. Il n’a plus le goût de l’échappée sérieuse et des longues analyses, fait retraite, s’amuse et s’endort. Roulé à part, il rêve. Reste alors une présence à forme de farandole qui danse et ne déchire pas.

 

Cette étrange situation explique une forme d’effarement quand il convient de sortir dans la rue ou de rejoindre la société. Il me faut du temps pour retrouver les clés des convenances et ne pas paraître un olibrius déjanté ou une andouille déglinguée. Alors, j’envie les chiens et les enfants à qui on ne demande pas de jouer cette comédie maussade et triste.

 

Pourtant, là encore, la voix du dessous poursuit son chant tranquille, presque silencieux. Elle semble murmurer :

Ne crains pas. Tout est accompli.

D’où vient alors que cet esprit de fête me prenne par la main et, doucement, m’emporte en souriant ?

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