À l’impatience de l’évangile du feu sur la terre (ICI) fait écho l’intransigeance de celui de la porte étroite – ou plutôt, de la porte ouverte ou fermée. Cette intransigeance, qui peut nous heurter de la part de celui qui se dit « doux et humble de coeur » (Mt 11, 29), le verset 23 du chapitre 11 l’avait déjà formulée : « Qui n’est pas avec moi, est contre moi ».
En route pour Jérusalem, à l’approche de sa Passion, Jésus multiplie les enseignements exigeants à l’égard des disciples, prévenus également des multiples épreuves qui les attendent. Inévitablement se pose la question du salut. À en croire le nombre de cabossés et possédés en tous genres qui traversent les évangiles et se tournent vers le Christ pour obtenir guérison et libération, nous en mesurons toute la pertinence pour ses contemporains. Elle n’a pas moins de sens pour nous aujourd’hui, cernés de toutes parts par l’augmentation des souffrances individuelles comme par l’ampleur des désastres collectifs, sous forme d’atteintes au vivant et de crimes contre l’humanité.
La forme restrictive de la question posée peut sembler décourageante : « N’y a-t-il que peu de gens qui soient sauvés ? ». Dans la question, l’accent est mis sur le nombre. La réponse évacue cet aspect, pointant davantage la manière et les qualités requises pour bénéficier du salut promis par Dieu : « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite ». Le salut est possible pour celui qui acceptera de mener le combat, rude et éprouvant, impliqué par le verbe « s’efforcer ». Il est possible, pour celui aussi qui saura dégonfler son égo, se délester des principes inutiles et encombrantes. Puisque le joug du Seigneur est doux et son fardeau, léger (Mt 11, 30), la porte n’est pas si étroite que cela. C’est plutôt tout ce que nous prétendons y faire passer qui bloque l’issue. Pour la franchir, sans doute suffit-il de se faire tout petit. À l’instar de Celui qui, né dans la discrétion d’une étable, nous ouvre le chemin de la vie.
Pour nous, il s’agit d’activer la seule clef qui maintient la porte ouverte, confiée à « ceux qui écoutent la parole de Dieu et la gardent » (Lc 11, 27). Humblement mettre en œuvre, avec foi et dans l’espérance, la loi d’amour que le Christ ne cesse de nous transmettre, que l’Esprit nous rappelle et dans laquelle il veut nous maintenir.
Chaque manquement à cette loi gêne l’ouverture du seuil. À force de manquements, « beaucoup chercheront à entrer » sans y parvenir. La parabole de la porte fermée succède à celle de la porte étroite. Elle nous indique clairement que nous aurons alors beau tambouriner, marchander et négocier, rien n’y fera. Comment comprendre une telle intransigeance de la part du maitre de maison ? N’est-il pourtant pas écrit : « Frappez, et on vous ouvrira. » (Mt 7, 7) ?
Sans doute nos critères humains ne sont-ils pas ceux de Dieu. L’appartenance au Christ, qui ouvre la porte, ne saurait être une appartenance de simple façade. Il ne suffit pas de se prévaloir de lui en arguant avoir vécu en sa présence, pour être quittes de toute dette et prétendre entrer en force au prétexte d’un quelconque pedigree. Judas a trempé ses doigts au même plat, il ne l’en a pas moins livré. Pierre a mangé et bu à sa table , il ne l’en a pas moins renié. La phrase « Je ne sais pas d’où vous êtes » nous renvoie à nos propres manques de confiance ou manques d’amour, à nos trahisons, nos rejets, nos refus de considérer autrui selon le regard de Dieu, quel qu’il soit et quelle qu’en soit l’origine, sociale, ethnique, voire religieuse. « D’où êtes-vous ? » : la formule peut s’entendre aussi comme « De qui êtes-vous ? » : du Christ ou d’un autre que du Christ ? Nous plaçant sous le régime de l’injustice, nous nous expédions nous-même « là où il y aura des pleurs et des grincements de dents ». Nnous mettons l’enfer à notre porte. Or, le Christ ne nous sauvera pas malgré nous. Tel est le drame de notre liberté qui peut nous prover de toutes place au festin du Royaume.
Ce repas ultime, celui du peuple de Dieu, auquel nous aspirons tant, Isaïe l’annonce dans la première lecture. C’est le repas du rassemblement « de toutes les nations », dont l’évangile nous dit qu’elles viendront « de l’orient et de l’occident, du nord et du midi », réunies sous le même signe attendu dès Abraham, Isaac et Jacob. Là, il n’y aura plus ni premier ni dernier. Tous, nous serons un en Jésus.
