Le pauvre qui sauve (Lc 16, 19-31)

L’évangile de ce dimanche (Lc 16, 19-31 ; 26 TO, année C) est souvent appelé la Parabole du riche et de Lazaze. Une parabole est une histoire inventée pour faire réfléchir. Il ne s’agit pas d’une description objective de la géographie de l’au-delà. Le texte ne vise donc pas une révélation sur la vie après la mort. Il sonne comme un avertissement concret pour une conversion active, ici et maintenant.

 

Comme souvent, la clé est dans le détail d’une lecture attentive. Deux scènes successives sont fermement articulées en miroir. Dans la première, deux hommes. L’un est riche (gr. plousios), repu, vêtu somptueusement et anonyme. Son existence est joyeuse et brillante (lampros ; hapax dans le NT). L’autre a un nom, Lazare, transcription grecque d’Eleazar, « Dieu a secouru » en hébreu. Famélique et sans vêtement, sa purulence d’ulcères nourrit les chiens, animaux dépréciés dans l’imaginaire biblique.

 

Après la mort de l’un et de l’autre tout s’inverse. Lazare monte, emporté par les messagers. Le riche descend dans la tombe. L’événement ouvre la seconde scène, située désormais au séjour des morts. Là apparaît un nouveau personnage, maître du dialogue, Abraham. Il définit la situation du riche comme torture, souffrance angoissée, malheur et soif. Celle de Lazare, qui ne parle pas, est bonheur et consolation. Entre eux, une nouvelle distance, un grand abîme (chasma).

 

On pourrait en rester là, mais l’intrigue rebondit. Le riche semble désormais penser aux autres, précisément à ses frères. Il veut les sauver de cet enfer en sollicitant une autorisation spéciale : un retour sous mode spectral. Or, le texte propose ici un détail décisif. Sans raison narrative, il précise que ces frères sont 5. On en déduit que la fratrie est de 6, chiffre symbolique de l’imperfection1Cf. 666, chiffre de la bête dans l’Ap.. Pour trouver une issue par une contre-mesure, il faut trouver un septième frère. Or, le seul disponible dans le récit fut précisément Lazare. 6+1 = 7. Le compte est bon2Même calcul en Jn 4, 17-18 : 5 maris + 1 + 1 = Jésus assis au bord du puits de Sychar..

 

À ce moment, le coffre du texte s’ouvre. Le pauvre à nos portes est le septième frère, celui qui sauve3Même raisonnement en Mt 25, 40 : les nécessiteux sont les frères du Christ.. Le laisser pourrir au portail nous détruit. Notre refus de fraternité creuse l’abîme qui nous condamne. Inutiles donc les stratagèmes spectaculaires de fantômes avertisseurs. Il suffit de vivre l’alliance telle qu’elle est proposée par la Loi et les prophètes. Mais l’Abraham lucanien semble rester dubitatif sur ce point.

 

À regarder les débats actuels sur la justice fiscale, nous aussi.

6 réflexions sur “Le pauvre qui sauve (Lc 16, 19-31)”

  1. Demeestère Philippe

    « On ira tous au Paradis ». Tous? C’est la chanson qui le dit. Et nous le pensons volontiers: cela nous conforte dans l’image que nous avons de notre propre grandeur d’âme. Si l’on en croit les Évangiles, plus Jésus se trouve confronté à ceux qui, décidément, ne veulent rien entendre et s’emploient à le faire disparaître, plus lui-même se fait l’interprète d’une radicalité quant au devenir de chacun: pour l’éternite, aux uns les flammes de l’enfer; aux autres, les félicités du Paradis. Cela dit, sur la Croix, le même Jésus dit: « J’ai soif ». Tout comme le Riche de la Parabole. Apparemment, comme Moïse, autrement que Moïse, Jésus inaugure un chemin de traversée là où il n’y a pas de chemin. Il est la porte de sortie des enfers. Cela n’a pas échappé au « Bon Larron ».
    Alors, tous au Paradis? Le chemin est ouvert. Et il y a bien du chemin. En partant moins de nos « élévations » que de
    nos enfers: le serviteur n’est pas plus grand que le Maître, n’est-ce pas? Faut suivre!

    1. « Un chemin là où il n’y a pas de chemin » : du hors-piste, en quelque sorte… ? Quelle aventure ! Mais il y a tout de même quelques balises, non ? – celles d’une Parole qui se donne. Alors, en route ! Efforçons-nous de suivre, même boiteux et bancals.

  2. D’un Lazare à l’autre…

    Dans la parabole qu’il imagine, Jésus attribue une identité au pauvre couvert d’ulcères. De surcroit, il le prénomme Lazare, « Aidé de Dieu ». C’est double bénédiction pour le personnage : que le fils de Dieu l’appelle par son prénom, et il entre dans la familiarité du Père, dont il reçoit par ailleurs le salut en vertu de ce prénom même.
    Dans sa vie, Jésus a un ami prénommé Lazare. Il est troublant et touchant que le Christ attribue le nom de son ami au personnage de la parabole. Lazare tombe malade et meurt, Jésus le ramène à la vie (Jn 11). Les pharisiens projettent alors un double meurtre : il s’agit pour eux d’éliminer Jésus et Lazare, ce témoin gênant de la gloire du Fils.

    Dans la parabole qu’il imagine, Jésus place ces mots dans la bouche d’Abraham : « Quelqu’un pourra bien ressusciter d’entre les morts, il ne sera pas convaincu ». Cette phrase est à la fois terriblement lucide et bouleversante.
    Dans sa vie, Jésus ramène Lazare à la vie et les destinataires de la parabole du pauvre Lazare ne veulent pas se laisser convaincre. Il fut que ce soit le fils de l’Homme qui meurt et revienne d’entre les morts pour qu’on dise : « Celui-ci était vraiment le fils de Dieu ». Encore certains n‘y ont-ils pas cru.

    Le riche anonyme et le pauvre Lazare : là où fiction et réalité se rejoignent.

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