L’amour suspendu (Mt 22, 34-40)

Si les sadducéens sont muselés et lèvres closes (phimoô), la bouche des pharisiens, elle, demeure bien ouverte, perverse et intrigante (30 TO, année A). Leur parole est une épreuve (peirazô) au sens puissant d’une tentation à connotation diabolique (cf. Mt 4, 1.3). Dans cet échange qui est un affrontement se joue le combat décisif à valeur eschatologique.

 

L’intrigue porte sur la hiérarchie. Ces hommes discourent à l’envi sur le plus grand et le plus petit, leur obsession et leur angoisse. La réponse du Christ est saturée par l’agapè, lui-même déjà double, c’est-à-dire responsoriale, égale (semblable : homoios), en balance et en rythme. Doublement double en fait, puisque la seconde branche se diffracte à son tour, se repliant sur son origine (toi-même), norme et mesure en forme d’appel à la liberté et à la responsabilité.

 

Finalement trois amours en un : Dieu, l’autre proche, soi.

 

Cette triade en figure d’autres et tient le reste. Or, le verbe utilisé pour signifier cette tenue est kremannumi, « accrocher », « suspendre ». Dans l’espace lucanien (Cf. Lc 23, 39 ; Ac 5, 30 ; 10, 39) et paulinien (Cf. Ga 3, 13), il désigne la suspension au bois du crucifié selon la Torah (Cf. Dt 21, 23 LXX), signe de malédiction.

 

Le point d’accroche de l’ancienne et nouvelle Alliance sera donc la Croix, châtiment pour certains, révélation pour d’autres. Ici, par ce détail, l’évangile ouvre nos cœur, âme et pensée sur un abîme à contempler. Car il fait apparaître en palimpseste une trinité crucifiée au lieu de l’épreuve véritable. En ce Jésus qui parle et va être crucifié, puis-je reconnaître un dieu-charité qui s’approche de chacun au lieu le plus intime ?

L’invitation (Mt 22, 1-10)

Jésus enseigne dans le Temple. Soudain, il est pris à partie par les grands chefs, malins et forts en gueule. La relation devient alors très vite très violente. La parabole de ce dimanche (28 TO année A), magnifique et complexe, participe à la montée aux extrêmes de cet affrontement où la mort rôde.

 

Dans le texte, les premiers « invités » (Mt 22, 3) sont d’abord des « appelés » (kaleô), terme qui donnera ekklesia, l’Église, et désigne d’abord l’assemblée sainte en Israël. Mais ceux-ci dédaignent ce repas de mariage à forme liturgique, composé de bœufs et d’« engraissés » (gr. sitistos, hapax), apprêtés selon la logique du sacrifice (thuô). Or, à l’attrait du meurtre sacrificiel, les indifférents opposent leur appétit pour l’agriculture, le trafic (emporia) puis la violence interpersonnelle du refus.

 

Cette attitude provoque en retour le déchaînement de violence du maître qui tue les hommes et détruit leurs villes, symbole caïnite (Cf. Gn 4, 17).

 

Après ce déchainement nihiliste, restent les plats encore fumants sur la table du repas. D’où un nouvel appel, universel et sans distinction de dignité, non plus d’appelés, désormais évincés, mais de « convives » (Mt 22, 10), anakeimai.

 

Anakeimai signifie être à table (ana/keimai), puisque l’on mange couché (keimai) lors des banquets. Les nouveaux arrivants ne sont donc pas « invités » comme les précédents. Pour l’instant, ils sont seulement rassemblés (sunagô, verbe qui donne synagogue; cf. Mt 22, 10). Une procédure s’impose afin de bénéficier du repas et devenir un « élu » (Mt 22, 14). La suite du texte l’explique. Parfois, hélas, le découpage liturgique s’arrête là, rendant alors la parabole incompréhensible.

 

En effet, la suite du texte (Mt 22, 11-14) tourne tout entière sur la question de l’« l’habit de noces », l’enduma. Ce terme est apprécié de Matthieu (sept références sur huit dans le NT). Il dessine un chemin narratif le long de l’évangile, s’étendant depuis l’habit sauvage du Baptiste (Cf. Mt 3, 4) pour se transfigurer finalement dans l’habit de lumière de l’ange, témoin de la résurrection (Cf. Mt 28, 3). Ici, si j’ose dire, tout s’éclaire.

 

Fin des sacrifices avec sa logique destructrice. L’habit animal, symbole et victime de la chute (cf. Gn 3, 21), passe de mode. Retour à la lumière pure et créatrice. Jour Un, Jour Huit, nouvelle Création. Pour les nouveaux convives, il est temps de revêtir les habits de lumière et de vivre selon le ressuscité.

 

Le bal des hypocrites (Mt 21, 28-32)

Aujourd’hui (26 TO, année A), le Christ interroge les chefs, caïds et autres forts en gueule. Ou nous, quand nous voulons être des chefs, caïds et forts en gueule. Pour cela, ainsi qu’il le fait avec la foule, il raconte une petite histoire en forme de devinette, une parabole. Ce qui montre qu’il ne les considère guère autrement, malgré les éternelles rodomontades, fausses élévations et prétention séparatiste des amoureux du pouvoir.

 

Comme ils sont malins (ce sont des chefs, caïds et forts en gueule), les interlocuteurs comprennent que le personnage analogiquement divin du père est indisponible. Restent donc à disposition identificatoire les deux fils. Le premier, par son refus, signifie d’évidence les publicains et pécheurs. Le second, par sa fausse acceptation, signifie d’évidence les grands prêtres et anciens.

 

Les voilà donc forcés, non seulement à avouer leur hypocrisie, mais aussi à reconnaître que les mal foutus, pécheurs et autres péquenots sont de fait les « premiers ». Cette parole de vérité imposée est une épreuve qui crucifie leur orgueil. Sera-t-elle le ferment de leur repentance (gr. metamelomai, mot rare) et l’agent de leur retour vers l’humilité, ou bien le terreau d’une colère agressive pour éliminer coûte que coûte l’empêcheur de dominer en rond ?

 

Il semble qu’en citant le Baptiste, Jésus se doute de la réponse. Le bal des hypocrites fera un nouveau mort, lui.

Défiler vers le haut