Aujourd’hui (26 TO, année A), le Christ interroge les chefs, caïds et autres forts en gueule. Ou nous, quand nous voulons être des chefs, caïds et forts en gueule. Pour cela, ainsi qu’il le fait avec la foule, il raconte une petite histoire en forme de devinette, une parabole. Ce qui montre qu’il ne les considère guère autrement, malgré les éternelles rodomontades, fausses élévations et prétention séparatiste des amoureux du pouvoir.
Comme ils sont malins (ce sont des chefs, caïds et forts en gueule), les interlocuteurs comprennent que le personnage analogiquement divin du père est indisponible. Restent donc à disposition identificatoire les deux fils. Le premier, par son refus, signifie d’évidence les publicains et pécheurs. Le second, par sa fausse acceptation, signifie d’évidence les grands prêtres et anciens.
Les voilà donc forcés, non seulement à avouer leur hypocrisie, mais aussi à reconnaître que les mal foutus, pécheurs et autres péquenots sont de fait les « premiers ». Cette parole de vérité imposée est une épreuve qui crucifie leur orgueil. Sera-t-elle le ferment de leur repentance (gr. metamelomai, mot rare) et l’agent de leur retour vers l’humilité, ou bien le terreau d’une colère agressive pour éliminer coûte que coûte l’empêcheur de dominer en rond ?
Il semble qu’en citant le Baptiste, Jésus se doute de la réponse. Le bal des hypocrites fera un nouveau mort, lui.

La parabole des deux fils fait écho à celle de dimanche dernier (Mt 20, 1616) . L’enseignement alors dispensé par le Christ n’est pas passée, le verdict tombe aujourd’hui. Pourtant, un avertissement avait été lancé.
Les forts en gueule de la semaine passée, c’étaient les ouvriers du matin. Premiers embauchés, derniers rétribués, et mécontents du salaire perçu. A force de récriminer, et de crier à l’injustice, les voici sommés de quitter la place. Ils ont en poche la somme convenue : que feront-ils d’une monnaie qui n’a pas cours dans leur cercle d’habitués et dont ils ignorent l’usage ? Ils perdent tout sans le savoir, alors qu’ils n’avaient rien à perdre au contrat passé – l’Alliance du matin.
A l’inverse, les derniers arrivés, premiers rétribués, avaient mis en jeu le peu qui leur restait. Rien de tangible ne leur avait été promis, ils reçoivent infiniment plus que ce qu’à vue d’homme, ils pouvaient espérer. Une parole fuse et s’accomplit sans compter – don du soir.
Tiré de son trésor, le denier porte la marque du Seigneur. Signe de reconnaissance déposé au creux de la main tendue, il invite, dans le miroitement d’argent, à restaurer la ressemblance perdue et reconstituer l’unité brisée. Il suffit d’écouter Celui qui appelle et de consentir. Plus que consentir : « pendant qu’Il se laisse trouver », s’abandonner à son désir.
Ni à monnayer, ni à négocier, le don est entier, récapitulé dans ce denier sans prix. Dieu-bon lui-même se donne dans l’entière gratuité de sa générosité, en un acte d’amour qui ouvre sur une plénitude sans nom : « ce qui est juste » selon le Seigneur, une vie en sa présence.
Dans le bal des hypocrites, on note que le second fils refuse d’accéder à la requête du père après que le premier fils, lui, a accepté.
Jalousie ? Orgueil ?
Ce que refuse le second fils, c’est peut-être non pas tant d’aller travailler à la vigne que d’ y aller en même temps que / avec l’autre. De reconnaitre la possibilité pour l’autre (son prochain) de prendre part au Royaume. D’avoir à partager la présence du Père. (Mais comment, alors, peut-il prétendre aimer le père s’il ne consent à aimer le frère ?)
Possessivité et exclusivité.
(Un relent mortifère du complexe de Caïn et Abel ?)