Un grand historien, Jean Delumeau, a montré comment l’Occident chrétien a vécu jusqu’au XVIIIème siècle dans un sentiment d’urgence. En effet, chaque génération ou presque considérait la flèche du temps comme une lente décadence, s’éloignant d’un âge d’or désormais perdu. Et chacun de prédire la fin des temps pour bientôt, voire déjà en cours. L’évangile tonitruant de ce dimanche (Lc 21, 5-19) semble s’inscrire dans ce schéma somme toute classique.
Les choses se sont ensuite inversées avec l’invention du Progrès et la découverte de l’immensité spatiale et temporelle de l’univers.
Aujourd’hui, époque de rétractation, de crise et de doutes existentiels, le mode ancien fait retour, avec lui ses cohortes de prophètes de l’apocalypse. Certains ecclésiastiques, saisis par l’angoisse, prédisent à nouveau la proximité de la fin des temps. L’effet est garanti, d’autant qu’ils la connectent le plus souvent à une soi-disante décadence des mœurs qui leur fait horreur. Armageddon prend alors la forme rédemptrice d’une grande lessive de printemps. Ici, rien de nouveau sous le soleil.
Cependant, il ne faut pas être grand clerc pour saisir que la fin est en germe depuis le début. L’enfant qui naît est suffisamment vieux pour mourir, disait Heidegger. Il voyait là l’indice indubitable de la possibilité de l’Impossible, inscrite au cœur de l’existence humaine. Par et dans cette mort réelle par-delà toutes les transformations, l’humain s’ouvre à sa fin, et possiblement à toutes les altérités, voire à l’Être lui-même.
À y regarder de près, le discours de Jésus analyse ce point en amont, évoquant la réalité de la persécution. Le texte semble alors refléter la situation concrète et immédiate de la communauté lucanienne et des lecteurs implicites de son évangile. La question n’est pas la mort, mais la possibilité de mourir pour le Christ, donc pour un autre en général et pour lui en particulier.
La conclusion étonne. Au cœur de la dissolution générale et inévitable jaillit alors la promesse d’une pérennité. Sous la violence et le chaos, voici l’affirmation d’une vie sauvée. Quand les temples immenses s’effondrent, lorsque les empires se fracassent, que terre et ciel tremblent, un mince cheveu devient l’image paradoxale d’un salut inespéré.
Ce salut sera d’autant plus parfait qu’il jaillit de la mort elle-même, non plus fuie ou niée, mais traversée et dépassée dans l’espérance, car assumée dans une existence courageuse.