Bienheureuses divisions
Le texte du jour (Lc 12, 49-53)1Dimanche 20 TO, année C. titille nos habitudes. Ici, Jésus se montre impatient d’allumer un feu sur la terre2Ce grand feu sera de fait allumé au milieu de la cour du grand prêtre, le jeudi saint (Cf. 22, 55), prémisse externe et violente du feu spirituel et pacificateur d’Ac 2 (voir infra).. Il se dit pressé de surmonter les délais qui précède l’épreuve décisive. Pire, il semble faire l’apologie de la division, angoisse des pasteurs, épris, on le sait, de douceur pastorale et d’unité. Que faut-il en penser ? Faudrait-il modérer nos modérations si éclatantes qu’elles en deviennent suspectes ?
Le terme grec utilisé pour désigner cette division qui fait peur, diamerismos, est un hapax sous cette forme. Chez Luc, la forme verbale signifie, dans le discours de Jésus, la division satanique (11, 17-18). Dans le récit, elle caractérise le partage eucharistique de la première coupe pascale (22, 17), puis le partage des vêtements lors de la Passion (23, 34). Le mot a donc un sens négatif et violent, voire mortifère, lié au péché et au salut.
Jésus place cette division au cœur des familles. On retrouve ici l’opposition virulente des quatre évangiles entre famille charnelle et choix du disciple. Ce nouvel exemple devrait inciter à se méfier du modèle familial comme forme parfaite de la vie chrétienne. Les trois oppositions citées, père/fils, mère/fille, belle-mère/belle-fille sont générationnelles, réciproques, plutôt féminines et inégales (impaires). Mais pourquoi manquent le beau-père et le gendre ? Pourquoi 5, 2 et 3 ? S’agit-il du Père et de la mère contre fils, fille et belle-fille ? Un fils déjà marié alors, une fille à marier ? On s’y perd… Peut-être, le texte s’amuse-t-il avec nous, tant il semble diviser aussi les interprétations, brouillant le désir malsain de transparence ou la volonté parfois infantile de consensus.
Le chrétien semblerait donc prestement invité à accepter un inévitable dissensus en lui, avec les autres et dans le monde. Celui-ci serait lié à la situation initiale (le péché de l’humain) et à l’événement Jésus-Christ, proposition radicale et inédite de Salut. Unité et paix selon l’évangile ne peuvent donc signifier uniformité, compromission ou prudence infinie. À la mesure seulement de l’inévitable dissension, a posteriori donc, par le Christ lui-même, il sera possible de recoudre la tunique divisée, en particulier avec l’outil eucharistique, par le feu intime et symbolique de la première Pentecôte. Seul ce dernier guérit et réunit dans l’expérience inattendue d’une division devenue créatrice de dialogues et de d’échanges charitables (Cf. Ac 2, 3.45 : deux fois le même verbe, diamerizô).
Par-delà le totalitarisme idolâtre de l’uniformité (cf. Babel), l’esprit du Christ ressuscité nous ouvre par pure grâce à l’altérité joyeuse, image de la Trinité elle-même.

