De la haine (Lc 14, 25-33)

Passage étrange ce dimanche (23 TO, année C : Lc 14, 25-33). Les actions et les paroles de Jésus ont soulevé une foule qu’on suppose enthousiaste à l’accompagner. Or, en route vers Jérusalem, il interrompt sa marche, se retourne et tient un discours visant à rationnaliser cette suivance par l’assignation d’un choix paradoxal.

 

Pour cela, il utilise un langage violent, que le verbe grec souligne davantage que sa traduction française, celui de la haine (miseô). Il s’agit précisément d’une haine ciblée, la haine de la famille. Celle-ci est exposée selon un plan rigoureux, générations par générations, en commençant par le masculin. Cette haine de la parentèle se distille du point de vue d’un homme adulte, marié, et cible six unités, père, mère, femme, enfants, frères et sœurs. Une septième cible complète l’énumération, la haine de « sa propre vie ». 6+1=7. Perfection finale de cette étrange arithmétique.

 

Cette vie est psuchè. Le mot grec porte la racine « souffler » (psuchô). Il traduit le terme hébreu nèphèsh, respiration, souffle vital. Il sera repris en latin avec le couple animus/anima. Dans la Bible, cette psuchè est essentielle à la vie. Elle anime l’être vivant par don divin (cf. Gn 2, 7), et s’en sépare à la mort pour s’enfoncer dans le Shéol. Sauf à mourir dans le nèphèsh du Christ.

 

Comment faut-il donc comprendre cette radicalité qui bouscule toutes nos représentations – au point d’entrer en apparente contradiction avec l’impératif « Honore ton père et ta mère » (Ex 20, 12) ? Pourquoi haïr sa famille ? Comment haïr sa psuchè, don de Dieu, principe de vie ? Pourquoi ce lien immédiat assimilant la famille et le soi ? Est-ce un procédé rhétorique, un conseil « pieux » (du genre : il faut tout sacrifier à Dieu), ou encore une provocation en forme d’épreuve afin de garantir la liberté souveraine aux heures du choix décisif  ?

 

La suite du discours éclaire le hiatus mis en place. Il s’agit de deux exemples explicatifs en forme de petites paraboles. Le premier est neutre, « quiconque » ( en gr. , anthropos : un humain). Il prend le motif d’une décision souveraine et contingente : construire une tour. Cette activité n’a pas bonne presse depuis son grand précédent biblique, Babel (Cf. Gn 11). Ici, l’entreprise se termine par un échec piteux par inachèvement et sur une moquerie. Ce dernier terme n’est pas neutre. Il sera repris quatre fois chez Luc pour désigner les quolibets railleurs de personnages envers le crucifié, par mépris de son ambition messianique ratée (cf. Lc 18, 32 ; 22, 63 ; 23, 11.36). Dans ce contexte, Jésus ressemble à cet humain ! La Croix devient le lieu de l’échec radical, sa tour abandonnée. Mystérieuse mise en abîme.

 

Le second exemple est plus arithmétique et fondé sur un rapport de force militaire (1 à 2). Là encore, il appelle à ne pas engager une action décrite comme défensive (l’autre roi semble l’agresseur) et donc involontaire. Mais la fin apparaît comme plus sereine, avec cet appel pragmatique à une paix négociée, sur la base d’une médiation (« Il envoie … une délégation ») et rendue possible par le temps encore disponible.

 

Arrivé à ce point rassurant, comment comprendre la conclusion qui reprend la notion pivot de « puissance à être disciple » ? Quel rapport évident entre ce qui précède et l’appel solennel à s’éloigner de tout ce que l’on possède ? En quoi les biens sont-ils un obstacle à l’appartenance au Christ ?

 

Le texte indique que ces biens ne sont pas matériels. Tout d’abord fonctionnels, liés à des projets et aux aléas de l’existence, ils prennent également une dimension relationnelle, plus précisément familiale. Or, celle-ci se présente sous la figure du pater familias, constructeur de tour démiurgique et roi guerrier aux ambitions délirantes. Seul l’abandon de cette figure patriarcale, dominatrice, possessive (« son père, sa mère ») et autocentrée permet de passer vraiment derrière le Christ et de le suivre. Non plus s’illusionner par une suivance irréfléchie, vouée à l’échec.

 

S’engager sur ce chemin inédit suppose un travail, celui de « s’asseoir », c’est-à-dire de prendre le temps de la réflexion et de l’analyse rationnelle. Ici, la foi la plus absolue en appelle à la raison la plus rigoureuse, au courage de la vérité et au discernement par une lecture assidue des textes.

Tel est pris qui croyait prendre

La scène rapportée (Lc 14, 7.7-14; 22 TO, année C) ne manque pas de piquant. Une fois de plus, Jésus prend en défaut les pharisiens, ce qui ne peut manquer d’attiser les rancoeurs. Mais au-delà de son intérêt anecdotique dans l’économie du drame évangélique qui se déroule, c’est l’enseignement donné qui retient l’attention, sous forme d’un appel à l’humilité et la générosité.

 

Luc pose tout d’abord le contexte : jour de sabbat chez un représentant des pharisiens. L’ambiance est donc à la fois festive et religieuse. Sont réunis pour l’occasion le maitre de maison, ses pairs, et Jésus. Tous sont venus pour prendre part au repas placé sous le signe du partage en l’honneur de Dieu. Or, Luc termine cette présentation par une note brève un peu surprenante :

Ces derniers (à savoir, les pharisiens invités par un des responsables de leur parti) l’observaient.

Le verbe grec « paratero » peut prendre deux sens : « observer scrupuleusement ce que requiert l’observance religieuse » d’une part ;  « se tenir à côté de quelqu’un pour le surveiller » d’autre part. Non sans ironie, Luc souligne donc, en désignant Jésus comme l’objet de leurs regards, que ces hommes accordent plus d’importance au second sens qu’au premier, alors que les circonstances exigent l’inverse. Le procédé est connu, qui consiste à manœuvrer une nouvelle fois « afin de pouvoir accuser » ce dernier (cf Mc 6, 7 ou Lc 11, 54). Or, une nouvelle fois, la démarche se retourne contre eux.

 

Au regard inquisiteur et malveillant des pharisiens s’oppose celui du Christ : le choix du verbe « épécho »,  « il remarqua », souligne l‘attention avertie d’un observateur vigilant. Le constat de Jésus induit un reproche à l’égard de ces religieux orgueilleux lancés dans une course mondaine aux honneurs , où ils s’empressent moins de rendre un culte à leur Dieu que de  choisir, pour eux-mêmes, «  les premières places ». Un double lexique se déploie alors, « être invité » et « prendre place ». Jésus décline l’emploi de ces mots en fonction d’une étiquette qu’il redéfinit selon un jeu de rôles dont il redistribue les cartes.

 

Les invités au repas du sabbat sont tout d’abord mis sur un évident pied d’égalité : « toi et lui ». Sont ainsi pointées les règles de préséance sociales habituelles, inadaptées dans le cadre du culte. Ce déplacement permet de rappeler le sens du sabbat et du repas communautaire, désigné comme repas de noces, commémorant l’alliance passée par Dieu avec son peuple, et que le sacrifice du Christ renouvellera à la croix. Ainsi en va-t-il du sens  de notre participation dominicale à l’Eucharistie : dans la rencontre de Dieu et des siens, par le Christ fait nourriture (« artos » en grec désigne à la fois le repas et les aliments, tout particulièrement le pain consacré rituellement à l’Eternel), l’humilité est de mise. « (Se) mettre à la dernière place » , c’est à la fois reconnaître la grandeur de Dieu et l’honorer. L’humilité permet  d’établir une relation de proximité aimante et confiante avec Celui qui nous appelle à partager le sacrifice par lequel il veut nous relever :

Mon ami, avance plus haut.

Poursuivant ses propos, Jésus se tourne également vers le maitre de maison, et met en avant la stérilité des conventions convenues et figées. Inviter ses proches ou ses pairs, ce n’est ni plus ni moins que rentrer dans un cycle du donné pour un rendu qui n’apporte rien aux acteurs du jeu social : « eux te rendraient l’invitation et ce serait pour toi un don en retour » selon une logique de dette et de rétribution à n’en plus finir. À l’encontre de ce système économique dépourvu de plus-value, Jésus prône un placement surprenant. À la réciprocité mondaine, stérile, il substitue la gratuité, spirituellement rémunérante : « invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles » – autant dire des laisser pour compte, réduits bien souvent à la mendicité, ceux-là même que Jésus  console, guérit et côtoie jusqu’à partager leur propre humilité, leur rendant par là honneur et dignité.

 

De fait, la rémunération  d’un tel placement conforme à la parole divine, est infiniment bien supérieure à celle des calculs terrestres :

ils n’ont rien à te donner en retour : cela te sera rendu à la résurrection des justes.

L’emploi du futur (« cela te sera rendu ») dessine la perspective du repas à venir auquel Dieu nous convie. Il se prépare  dans nos vies présentes selon un impératif de générosité à mettre en oeuvre dès maintenant.

La porte étroite (Lc 13, 22-30)

À l’impatience de l’évangile du feu sur la terre (ICI) fait écho l’intransigeance de celui de la porte étroite – ou plutôt, de la porte ouverte ou fermée. Cette intransigeance, qui peut nous heurter de la part de celui qui se dit « doux et humble de coeur » (Mt 11, 29), le verset 23 du chapitre 11 l’avait déjà formulée : « Qui n’est pas avec moi, est contre moi ».

 

En route pour Jérusalem, à l’approche de sa Passion, Jésus multiplie les enseignements exigeants à l’égard des disciples, prévenus également des multiples épreuves qui les attendent.  Inévitablement se pose la question du salut.  À en croire le nombre de cabossés et possédés en tous genres qui traversent les évangiles et se tournent vers le Christ pour obtenir guérison et libération, nous en mesurons toute la pertinence pour ses contemporains. Elle n’a pas moins de sens pour nous aujourd’hui, cernés de toutes parts par l’augmentation des souffrances individuelles comme par l’ampleur des désastres collectifs, sous forme d’atteintes au vivant et de crimes contre l’humanité.

 

La forme restrictive de la question posée peut sembler décourageante : « N’y a-t-il que peu de gens qui soient sauvés ? ». Dans la question, l’accent est mis sur le nombre. La réponse évacue cet aspect, pointant davantage la manière et les qualités requises pour bénéficier du salut promis par Dieu : « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite ». Le salut est possible pour celui qui acceptera de mener le combat, rude et éprouvant, impliqué par le verbe « s’efforcer ». Il est possible, pour celui aussi qui saura dégonfler son égo, se délester des principes inutiles et encombrantes. Puisque le joug du Seigneur est doux et son fardeau, léger (Mt 11, 30), la porte n’est pas si étroite que cela. C’est plutôt tout ce que nous prétendons y faire passer qui bloque l’issue. Pour la franchir, sans doute suffit-il de se faire tout petit. À l’instar de Celui qui, né dans la discrétion d’une étable, nous ouvre le chemin de la vie.

 

Pour nous, il s’agit d’activer la seule clef qui maintient la porte ouverte, confiée à « ceux qui écoutent la parole de Dieu et la gardent » (Lc 11, 27). Humblement mettre en œuvre, avec foi et dans l’espérance, la loi d’amour que le Christ ne cesse de nous transmettre, que l’Esprit nous rappelle et dans laquelle il veut nous maintenir.

 

Chaque manquement à cette loi gêne l’ouverture du seuil. À force de manquements, « beaucoup chercheront à entrer » sans y parvenir. La parabole de la porte fermée succède à celle de la porte étroite. Elle nous indique clairement que nous aurons alors beau tambouriner, marchander et négocier, rien n’y fera. Comment comprendre une telle intransigeance de la part du maitre de maison ? N’est-il pourtant pas écrit : « Frappez, et on vous ouvrira. » (Mt 7, 7) ?

 

Sans doute nos critères humains ne sont-ils pas ceux de Dieu. L’appartenance au Christ, qui ouvre la porte, ne saurait être une appartenance de simple façade. Il ne suffit pas de se prévaloir de lui en arguant avoir vécu en sa présence, pour être quittes de toute dette et prétendre entrer en force au prétexte d’un quelconque pedigree. Judas a trempé ses doigts au même plat, il ne l’en a pas moins livré. Pierre a mangé et bu à sa table , il ne l’en a pas moins renié. La phrase « Je ne sais pas d’où vous êtes » nous renvoie à nos propres manques de confiance ou manques d’amour, à nos trahisons, nos rejets, nos refus de considérer autrui selon le regard de Dieu, quel qu’il soit et quelle qu’en soit l’origine, sociale, ethnique, voire religieuse. « D’où êtes-vous ? » : la formule peut s’entendre aussi comme « De qui êtes-vous ? » : du Christ ou d’un autre que du Christ ?  Nous plaçant sous le régime de l’injustice, nous nous expédions nous-même « là où il y aura des pleurs et des grincements de dents ». Nnous mettons l’enfer à notre porte. Or, le Christ ne nous sauvera pas malgré nous. Tel est le drame de notre liberté qui peut nous prover de toutes place au festin du Royaume.

 

Ce repas ultime, celui du peuple de Dieu, auquel nous aspirons tant, Isaïe l’annonce dans la première lecture. C’est le repas du rassemblement « de toutes les nations », dont l’évangile nous dit qu’elles viendront « de l’orient et de l’occident, du nord et du midi », réunies sous le même signe attendu dès Abraham, Isaac et Jacob. Là, il n’y aura plus ni premier ni dernier. Tous, nous serons un en Jésus.

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