La grande chartreuse

Les Pères du désert étaient très clairs. Le secret de la vie monastique consistait à rester dans la cellule. Sortir, vagabonder, revenir, ils appelaient cela le « démon de midi »1Voir Évagre le Pontique, Traité pratique 12.. Tu fais un truc, un autre, tu recommences, tu arrêtes. Tu pars, tu reviens, toujours pour de bonnes raisons. Cette attitude dispersée signifiait pour eux l’acédie, une forme achevée de dégoût, de tristesse et de désespérance.

 

Nos sociétés ont de fortes tendances structurelles à l’acédie. Le marché encourage cette vie dépressive, comblée ad nauseam par les objets, les expériences, les abonnements, les DVD achetés et pas lus, l’errance sur internet, les nuits devant Netflix à passer plus de temps à choisir qu’à regarder. Le chemin de guérison serait donc cette permanence sourde au lieu choisi. L’ascèse du lieu. Là encore, la SEP se révèle un maître spirituel vorace et exigeant. Me voici cloué à la chambre, à la maison, au mieux au quartier. Ce microcosme est mon cosmos. J’ai deux fenêtres en face de mon lit et deux écrans sur mon bureau. « Ce sera assez, dit-elle, pour accepter ton repos forcé.»

 

Je pense parfois à ce réseau silencieux de malades dans leur chambre, moines involontaires. Sans le savoir, nous composons une sorte de chartreuse universelle, laïque et invisible. Comme un immense filet du dessous, c’est peut-être elle qui tient le monde et l’empêche de sombrer.

 

L’air de rien.

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