Thomas d’Aquin pense la prophétie comme un charisme intellectuel, indépendant de la foi. Il la définit comme proculvisio, c’est-à-dire vision du lointain1cf. ST, IIa IIae, Q. 171.. Le prophète ne prédit pas l’avenir. Il ne prévoit pas, mais participe d’une vision inattendue et inaccessible de la profondeur du monde.
C’est pourquoi, Thomas nous invite à élargir la prophétie à l’activité artistique ou encore à la recherche scientifique. Le poète est un prophète car il voit à sa manière (esthétique, individuelle et symbolique) la profondeur du monde. Le savant est un prophète, car il voit à sa manière (rationnelle, communautaire et athée) la profondeur du monde, etc. Cette disposition est un don, dans son jargon une gratia gratis data. Elle ne bénéficie pas à son récipiendaire mais à tous. La prophétie est d’abord un service de la vérité.
Si l’on retient cette proposition géniale, les malades sont des prophètes. Leur condition particulière les ouvre à une profondeur, à une vision originale d’un lointain qui s’approche. Leur vie s’articule à d’autres horizons et à un ailleurs inédit. Reculées, parfois réduites, ces existences singulières entrevoient une autre lumière, ou plutôt voient les mêmes choses autrement. Elles proposent des possibles inexplorés, des recoins obscurs et des manques affligeants. Elles envisagent des manières inconnues, inouïes aurait dit Rimbaud, que ce mot plein de voyelles faisait rêver. Un inouï qui peut faire peur dans sa vérité crue, que beaucoup ne veulent pas entendre, mais qui crie en nous, non sans laideur.
Saisis par une sombre altérité qui nous déchire, nous sommes à notre corps défendant les serviteurs accablés du drame qui nous traverse.