L’humiliation n’est pas là où on le croit. Il y a les grands événements, les trucs que tout le monde comprend. Et puis il y a ce qui peut apparaître anecdotique.
Au supermarché, je dépose mes courses sur le tapis de la caisse handicapé et femme enceinte. Je ne suis pas enceinte, mais j’ai le passe magique, le joker « véhicule prioritaire » du Mille bornes. Or, parfois, je laisse tomber les objets sans raison. Manque de chance, je lâche un bidon de lessive liquide qui explose. Dingue comme il explose. J’ai shampouiné toute l’allée. Honte. La caissière est très gentille. Elle appelle la fille de l’entretien qui arrive avec sa nettoyeuse, elle aussi très sympathique. Elles veulent me laisser le temps d’aller chercher un autre bidon. Elles proposent d’aller m’en chercher un. Je refuse. J’en ai marre, je veux me barrer.
Je rentre. J’en aurais chialé. Le bidon, c’est pire que bien des douleurs. C’est comme l’immense malheur du monde qui entre en toi par un trou d’épingle. C’est ton malheur à taille réelle, sans le pathos du Malheur, autrement dit un détail insignifiant, incommunicable et ridicule. Cela ressemble à ces objets très anodins qui t’évoquent soudain la présence des morts. À l’intérieur, le constat rebondit sans fin, type jokari. À la fin, il te laisse épuisé, réduit, vaincu.
Désormais, si quelqu’un me parle de « lâcher prise », j’ai envie de lui mettre un bidon de lessive liquide dans la gueule. Je me retiens. D’ailleurs je doute d’en avoir la force.
« Lâcher prise », c’est tout de même risqué. Un risque inutile, donc absurde, surtout lorsque l’on est déjà plus ou moins cassé : celui de tomber et s’exploser. Comme le bidon de lessive. N’est pas ballon à l’hélium qui veut…
Préférer plutôt » faire la planche ».