Je lis et relis Nerval. Au début d’Aurélia, il écrit ceci :
Le rêve est une seconde vie. Je n’ai pu percer sans frémir ces portes d’ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible. Les premiers instants du sommeil sont l’image de la mort ; un engourdissement nébuleux saisit notre pensée, et nous ne pouvons déterminer l’instant précis où le moi, sous une autre forme, continue l’œuvre de l’existence. C’est un souterrain vague qui s’éclaire peu à peu, et où se dégagent de l’ombre et de la nuit les pâles figures gravement immobiles qui habitent le séjour des limbes. Puis le tableau se forme, une clarté nouvelle illumine et fait jouer ces apparitions bizarres ; le monde des Esprits s’ouvre pour nous.1 Gérard de NERVAL, Aurélia, PARIS, Lachenal & Ritter, 1985, p. 17. Voir ICI.
Ce qui est dit du rêve2 Voir Jean-Luc Steinmetz, « Les rêves dans Aurélia de Gérard de Nerval », dans Littérature, vol. 158, no. 2, 2010, p. 105-116; ICI. ne peut-il pas l’être de la maladie ? Les sépiens sont-ils de grands romantiques désenchantés, apostés à la frontière, songeurs apatrides, perdus dans un monde mercantile et consumériste ? Sont-ils le rêve éveillé et critique d’une société sans idéal ? Ou encore le support analogique de l’Invisible, disparu dans le projet panoptique de la modernité ?
Quand les « portes d’ivoire » sont franchies, difficile de faire retour. Les « apparitions bizarres » s’imposent, à travers des formes inattendues : douleurs, insomnies, examens médicaux ad nauseam, patiences éternelles en salle d’attente, CHU en déliquescence, lenteurs, dégoûts, échecs. Le « monde des Esprits » nous convoque au retrait et au silence. Illuminés, nous disparaissons, nous nous effaçons. Ainsi cachés, nous voyons autrement, dans la profondeur. Notre fantaisie inquiétante accuse l’ancienne réalité d’absurdité et de simulacre. Ce constat implacable explique pourquoi tant de ces « âmes habituées » (Péguy) nous fuient.
Maladie, es-tu ce rêve éveillé qui nous propulse en voyage vers un monde nouveau et inexplicable ? Sommes-nous devenus des patients en résonnance magnétique, mis en mouvement par nos scléroses, soudainement duplices, multiples, riches, ouverts ? Cette seconde vie annonce-t-elle d’autres renaissances, mille paysages ?