Progressivement dépossédé de capacités illusoires, la SEP m’enrichit et me libère, en particulier de cet appel comminatoire à la construction de soi. Ce point n’est pas anodin.
Je croise certains bien portants obèses de bonnes résolutions, projets, opinions, devoirs. Ils imaginent tant de choses possibles et désirables. Aussi envisagent-ils avec gourmandise mille avenirs différents, et s’y perdent. S’instituant maîtres et possesseurs de leur vie, auto-entrepreneurs de leur existence, sauveurs et prophètes, ils écrasent toute chose sous l’injonction et la responsabilité. Mais au moindre relâchement, le passé honni revient. Avec cette défaite, surviennent la colère, la honte, le dépit, puis le désespoir au goût amer. Inévitable cruauté de nos insatiables convoitises.
Madame SEP, tutrice marâtre, détruit ces folles espérances. Elle fait voler en éclat le kaléidoscope des vies imaginaires. Regardez-la empoigner les grandes perspectives et réduire le champ immense des fantasmes à la ligne droite ! Sans discussion, elle redessine nos vies selon une voie étroite et en sens unique. Plus d’avenir en l’air, de sauts glorieux, d’escapades soudaines, de volte-face ou de chemins de traverse. SEP ne laisse comme reste-à-vivre que les détails et les efforts à la marge.
Ainsi qu’Ophélie, je dérive sous la lune, non sans mollesse, glissant sur des eaux noires, couvertes de fleurs. Mais, divin don de la maladie, déjà à demi-noyé par l’onde de l’Oubli, me regardant ainsi emporté, je rends grâce chaque matin d’être affranchi des anciennes ambitions.