La SEP te le fait comprendre au plus vite : il faut tout rendre, car rien ne nous a jamais appartenu. Être en avance, voilà notre drame, la vraie malédiction de la maladie. Difficile de parcourir ce monde pour ceux qui sont lucides trop tôt, tant leur regard, libre, silencieux et farouche, doit effrayer la jeunesse insouciante et les honnêtes passants.
Par exemple, j’écoute d’étranges spirituels parler du don divin de l’être pour inventer aussitôt de sérieuses injonctions en retour. Ils disent : si l’existence est donnée par « Dieu », il convient néanmoins de lui en devoir une gratitude. De là leur interdit du suicide, négation de cette dette originelle. Ce raisonnement est doublement bizarre. D’abord un don est un don. Ce qui est donné t’appartient de plein droit, de droit divin en quelque sorte. Mais surtout, en la matière, il n’y a pas de don. La vie, l’être, l’existence ne nous ont jamais été donnés. Ils ne ressortent pas de notre ordre. Nous ne sommes que des locataires improbables et précaires, vivants éphémères en suspens, de passage pour une nuit, clés à remettre à la réception avant neuf heures. Aucun droit. Sans doute aucun devoir. Rien à payer. Sitôt sortis, déjà en route, inexorablement. Le temps de se retourner, plus rien. Effacés.
La porte à peine refermée, l’univers redoutable recycle tout. Il disperse nos rêves ridicules de propriété privée, de grandeur ontologique comme de temps suspendu. La miséricorde éternelle se reçoit-elle au prix de ce constat humiliant et apaisant ?