Avantage évolutionnel

Marcher dans la rue avec une canne confère un redoutable avantage évolutionnel. En effet, vous pouvez difficilement empoigner votre téléphone portable et déambuler comme un idiot, discourant à l’encan, le nez courbé sur un écran. Pour le sépien, il s’agit d’abord de veiller à ne pas se vautrer comme une andouille. Contraint à observer les obstacles disposés sur le chemin, il ne lui est donc plus possible de négliger le spectacle de la rue, toutes ces choses à voir qui éduquent et font rire. De même, il devient ardu voire impoli de ne pas considérer les passants qui vous croisent. Impossible dès lors de glisser sur les trottoirs dans sa bulle narcissique et connectée, sauf à interpréter le rôle de l’homme rêveur, désocialisé ou pressé (manager en mode winner, urgences médicales, enfants à chercher à l’école…).

 

Avantage évolutionnel disais-je, puisque le souci du monde et des autres rend plus adapté aux vicissitudes de l’existence. En observant nous apprenons. En apprenant, nous enrichissons notre bibliothèque sociale, morale et comportementale. Ainsi armés, nous voici moins désorientés, surpris, candides, moins soumis au grand marchand de confort. Car le confort, le nid douillet, le petit coin de paradis, le moment inoubliable, le déplacement sur le réseau de nos favoris, la fluidité infinie des câlineries numériques, voilà les appâts du doux totalitarisme qui vient. L’araignée noire a tissé sa toile délicate et sucrée. Elle s’étend dans nos têtes et dans les rues. Les boiteux lui échappent. Douce infortune.

 

Totalement inadaptés au délire que nous appelons monde, seuls les mal foutus survivront à la dissolution qui vient. L’avenir d’homo sapiens sera homo sépien.

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