Dans un de ses livres, si je me souviens bien, Michel Serres évoque le « fleuve dans le fleuve ». Par cette expression il entend désigner ce lieu et cet instant où un nageur qui entreprend la traversée d’un fleuve comprend qu’il ne pourra plus opérer de demi-tour, n’en ayant plus la force. S’il continue, il est condamné à aller sur l’autre rive ou à couler. L’image déploie donc dans l’espace et le temps l’irréversibilité d’une situation qui engage l’existence.
Engagé depuis la naissance dans la traversée d’un fleuve-vie qui le dépasse, le sépien expérimente sa maladie comme fleuve dans le fleuve. Dès lors il sait être embarqué. Impossible de nier, oublier, faire comme si. Plus de recul possible ou d’esbrouffe du genre « à plus tard ». Nous nageons vers l’autre rive. Certains le savent et dérivent, la mort devant soi, la douleur et la souffrance à côté de soi. D’autres s’illusionnent et godillent, feignant de vivre absolument et d’exister ad nutum. Qui sont les plus à plaindre ? Les compagnons de la lucidité qui fait mal ou les frères du mensonge qui apaise ?
À choisir, la rude lucidité, par-delà ses tourments et multiples découragements, semble le gage précieux de ma liberté contrainte, trésor inestimable en ces jours malheureux.