Hobbes dirait sans doute que vivre en humain consiste à désirer ce qui est inaccessible. Cette quête insoluble procure joie, espoir, jouissance. Elle suscite mouvement, projet, délire. Elle attise la violence, la concupiscence et fonde les Grandes Institutions du sens. Elle ne cesse qu’avec la mort. En route chaque matin, la volonté nous propulse dans l’inaccompli et le fantasme. Elle nous entraine dans une course infinie qui nous déréalise loin de soi, toujours en retard, haletant, épuisé.
C’est assurément une belle idée que de penser la politique et ses artefacts à partir d’un examen réaliste de la nature humaine. Si le constat est à ce point implacable et tragique, il devient évident que sa conséquence le sera. La politique n’a donc rien de bon à apporter pour résoudre la blessure originelle. Au mieux elle équilibrera vers le moins pire la force et la justice. Le plus souvent, elle l’aggravera, dans les faits comme par son ambition ridicule à la guérir.
Le sépien désire moins et mieux. Le flux des possibles se tarit. L’imagination gyrovague se rabat. Il s’en suit une diminution significative de l’inquiétude et de l’humiliation permanente, cette honte qui naît de l’échec inévitable à satisfaire notre quête désordonnée du bonheur. La SEP ressemble à une pompe aspirante qui amoindrit cette puissance déréglée de l’esprit. Soudain vidé, perdu et en attente, voici le malade détruit quant au corps et en voie de guérison quant à l’âme. Peut-être même est-il parmi les seuls, assigné par la fatigue sur son lit, sans autre horizon que la peine dans sa chambre, à murmurer sans souci d’être entendu : « Si bas et contraint, il faut l’avouer, je suis presque heureux. »
Hobbes est donc un âne et se trompe : si vivre, c’est désirer ce qui est inaccessible, vivre en humain doit être particulièrement éprouvant, terriblement déprimant : par définition, nul n’atteindra jamais l’inaccessible. Les esprits forts soutiennent que « quand on veut on peut » et que « si on ne va pas de l’avant, on n’aboutit à rien ». Or, à l’épuisement d’une quête qui n’en finit pas d’échouer, on peut préférer l’apparente passivité de celui qui attend simplement, presque insouciamment, qu’on l’appelle – si on l’appelle.
Foin des battants et des gagnants magnifiques. Gagne-petit du monde entier, tenez-vous en ronde immobile à la ceinture du monde ! Le royaume des riens du tout est à vous : le frichti des restos du coeur, les fringues du secours catholique, les babioles du Père Noël vert pour vos enfants, et la certitude de ne jamais rien perdre, puisque vous n’avez rien. Ainsi, vous serez heureux. Finalement, Hobbes avait raison : la quête insoluble de ce que l’on n’aura jamais doit procurer bien la joie.
A franchement parler, je n’ai jamais lu Hobbes. Si je le faisais, il est évident que je n’y comprendrais rien. Inaccessible quête de sens philosophique, je passerai donc ton chemin. Révérence !