La SEP nomadise le caractère. Par exemple, il m’est devenu difficile de moduler mes opinions. La fatigue tend à la parole franche et directe. Oui est un oui, et non un non. Les nuances de gris diminuent. Tant d’autres détails encore par lesquels je me dis : « Je n’aurais pas fait cela auparavant. » Certes, il y a une part de surprise, mais dominent émoi et effroi. Car si je est un autre en accélération, qui suis-je devenu ?
Quelques plaques sur une moelle épinière modifient identité, être, qualité, valeur, ces éléments que nous croyions solides. En fait, je, ce « je » introuvable et mystérieux, voyage très vite. Il constate un mouvement infini en lui et autour de lui, ce lui aux contours flous. Au final, l’assaut frontal de la maladie contre le rêve naïf d’un moi solide, stable et sédentaire, jette un doute sur des notions aussi fondamentales qu’amour (qui aime qui ?), relation, liberté, volonté, confiance, responsabilité, etc.1Nous retrouvons Pascal : « Les questions et les réponses que la tradition philosophique a formulées perdent toute utilité et vérité rapportées au moi, à la situation particulière dans laquelle il se trouve toujours engagé et absorbé, et aux affects qui sont alors les siens, comme l’amour, l’amitié ou la confiance. » Laurence DEVILLAIRS. Philosophie de Pascal (French Edition) (p. 47). Humensis. Édition du Kindle.
Devant ce chaos évident, il semble logique que le sépien place parfois la maladie au centre du moi déliquescent, tant elle se donne pour certaine et objective. Chaque visite médicale en apporte une preuve éclatante, chaque seconde de notre vie en témoigne, chaque discussion nous y ramène. Quand tout coule, la SEP se propose comme un roc sûr, clair et distinct.
« Connais-toi toi-même ». Comment échapper à l’injonction du monde occidental, son code philosophique, sa matrice morale et son moteur commercial ? Puisqu’il faut s’y conformer, ma Carte Vitale fera office de carte d’identité.