Chacun sa vocation. Quand Abram se lève, quitte la maison mortifère d’un père autocrate et s’en va vers la terre du désir, moi je me couche, quitte une existence somme toute heureuse et demeure en chambre. Dans le bestiaire du Royaume, il y a des renards qui furètent et des blaireaux qui s’enfouissent. Certains reçoivent l’appel des grands espaces et des découvertes, d’autres celui des détails et des insignifiances. Pour ma part, ce fut : « Vas-y voir du côté de la maladie. » Après plus de dix années avec sœur SEP en bandoulière, je serai presque légitime à déclamer une vérité crue de prophète en mission. Désolé, elle semblera peu convenable à beaucoup.
Kafka l’a romantisé. Quoiqu’il fasse de son existence, pris dans son délire et ses convoitises, homo sapiens mérite la mort. Le procès est instruit avant la conception. La sanction tombe à la naissance. Homo sépien exprime ce point simple qui effraie, non pas au niveau moral mais physique, le plus élémentaire et le moins douteux.
SEP n’est pas un événement qui arrive, un coup de théâtre du destin ou l’œuvre maligne d’un mauvais génie. Non pas quelque chose en plus qui empêche, mais un artefact en moins qui révèle. Le masque s’effrite, un visage apparaît. Il n’est pas conforme à nos attentes. SEP est une image bête de notre condition, lorsque tu en retires les oripeaux de bal monté, et contemples les fondations. Le pataquès pour s’en défaire exprime notre goût pour la superficialité et la toute-puissance. Il dévoile aussi une peur partagée face au secret de notre condition, commun caché qui fonde nos sociétés.
Cette vérité crue qui peut la croire ? Personne ou presque. Nous sommes si intelligents, et l’impudicité d’une telle mise à nu suscite en nous angoisse et honte légitimes.
Si, avec Michel de Montaigne, « philosopher, c’est apprendre à mourir » (sans préciser ici le sens à donner, en conséquence, au verbe « philosopher »), et si « la préméditation de la mort est préméditation de la liberté » (Essais, éd. de 1588, Livre premier, chap. XX), il semblerait que, expérimentant sans conteste possible par son corps et dans sa chair, l’humaine destinée, l’homo sépien puisse s’affirmer homme libre.
A l’encontre de l’individu ultra-moderne qui, dans son refus de la finitude, prétend nier sa réalité par le transhumanisme, visage du tragique contemporain, l’homme libre sait la mort et son inéluctabilité, dont la maladie constitue la prescience – comme un écho anticipé de la note finale qui marque le terme de la partition, dissonante ou harmonieuse. Le corps malade le rappelle avec tant d’évidence qu’il serait folie de ne pas reconnaître cette réalité sans fard, cette ultime et peut-être unique vérité, constitutive de notre humanité. Par un paradoxe qui n’est finalement qu’apparent, accepter notre finitude permet d’envisager la possibilité d’un espace ou d’un temps « au-delà », auquel nous relie le hors temps et hors lieu de la mort, elle dont nous ignorons où et quand elle se joue pour chacun d’entre nous, elle si ancienne et toujours à venir ici et maintenant.
A cette certitude de mort, répondre par l’espérance de foi. Pari vertigineux ? Gai savoir ? En attendant, tenter d’habiter poétiquement le monde ( « … doch dichterig, wohnet der Mensch auf dieser Erde », Friedrich Hölderlin, 1823.)