Les métaphysiciens comme les révolutionnaires voient, pensent, puis soumettent la volonté à leur vision pensée. Ils agissent ainsi conformément à ce qu’ils nomment vérité, qu’ils la situent en amont et à reconquérir (les métaphysiciens) ou en aval et à construire (les révolutionnaires). Bonne conscience dans les deux cas (trop peu de penseurs à mauvaise conscience), doublée d’une injonction universelle à l’amour de ces projets, si véridiques.
La SEP détruit ce schéma replet et bien établi. Comme une singularité mathématique, elle modifie l’espace (le Réversible) et le temps (l’Irréversible). Elle brouille les équations et appelle une autre physique existentielle. En particulier, elle révèle une profonde transformation de la volonté. Celle-ci n’est plus le bras armé de l’esprit. Elle devient le lieu d’une vérité saisie comme perte, impossibilité active et quête éperdue. Ainsi se clôt pour le sépien le cycle des grandes fantasmagories religieuses ou philosophiques. De retour à Ithaque, épuisés, nous n’avons plus la force de repartir à la guerre.
Ce doute sur l’humaine humanité est donc bien différent de celle des dévots (un néant pécheur converti par la vision intelligible) ou des entrepreneurs philosophico-sociaux (une archéologie ténébreuse en attente d’une assomption transhumaniste et rationnelle). Si notre pauvre vérité est la condition malade, notre volonté sera de vouloir cet état et de le penser vraiment. Nous pourrons alors en disposer comme du seul point d’appui pour soulever notre poids, par l’espérance. Entendez le désir ardent d’une présence miraculeuse, cachée au cœur de l’absence.
Le reste sera donné selon ce mode (la puissance par l’impuissance, la joie par l’angoisse, etc.), de surcroît1Cf. Mt 6, 33. Prostithêmi signifie «ajouter». Il peut qualifier la mort comme ajout aux ancêtres. Ce lien entre le surcroît et la mort est significatif. Voir aussi une approche phénoménologique par Jean-Luc MARION, De surcroît, (coll. «Quadrige»), PARIS, PUF, 2010. .
La lecture de cet article a fait venir à ma mémoire un vers enfoui depuis que j’avais renoncé à le comprendre, le jugeant trop subtil pour mes pauvres capacités. Mais voilà qu’à l’évocation finale du surcroit, il a rejailli : « Mais oui, c’est ça, c’est ça que ça veut dire, « l’absente de tout bouquet », c’est le surcroit. »
De relire alors l’Avant-Dire de Séphane Mallarmé au Traité du verbe de René Ghil – version de 1886 : « Je dis : une fleur ! Et, hors de l’oubli (…) musicalement se lève, idée rieuse ou altière, l’absente de tous bouquets ». (Une version ultérieure préfère « idée même et suave » : si « suave » me convient, pour ce qu’elle a de vibrant, j’ai toujours achoppé sur le début de cette formule : sous l’influence du cours de philo où il m’arrivait de m’ennuyer grandement, elle sonnait à mon oreille comme une tournure platonicienne désincarnée, dont je ne voyais pas le rapport avec les vers du poète – vu que je ne comprenais pas grand-chose non plus à Platon, si n’est qu’il convient de sortir de la caverne ! )
Le surcroit sera donc rieur : cette joie indicible qu’en effet nos coeurs brûlants attendent dans le silence et la solitude, la discrétion de l’un et la précarité de l’autre. Ainsi demain aura-t-il souci de lui-même.