Dans L’Imitation de Jésus-Christ, l’auteur, disons Thomas a Kempis, décrit la condition humaine comme un exil.
Si l’on retient cette ligne classique, la maladie serait un exil dans l’exil, ou, plus simplement, la mise en évidence de cet exil quand se dissipe l’illusion du socle et de l’assise. Le sépien acquiert la sagesse par perte. Se découvrant perdu, il cherche à faire retour. Ce retour est une circonvolution désespérante tant les perspectives se brouillent, tant les chemins s’égarent dans les ténèbres et ne mènent nulle part. L’errant comprend avec effroi qu’il erre à l’infini s’il n’est pas guidé, rejoint et enjoint par une sorte de navigateur intérieur qui le prendra en charge.
Perdu, j’enquête. Égaré, je délaisse les oripeaux imaginés. Migrant, je me détache des vanités acidulées du propriétaire. La maladie déroute et épuise les anciennes cartes au trésor. On écoute alors les vieux prophètes :
Ce sont les destins qui trouveront le chemin.1Virgile, Énéide III, 395 : fata viam invenient.
Pour cela, SEP oblige à s’asseoir, puis à guetter le passant considérable. « Comme autrefois, dit-elle, quand tu attendais paisiblement un train sur le quai d’une gare. »
Il est des coïncidences qui incitent à réfléchir. D’autres qui font sourire. Toutes s’avèrent plus ou moins déconcertantes et enrichissantes, méritant qu’on s’y attarde quelque peu (en quête de sens là même où l’insignifiance semble pourtant de mise), en raison du caractère à la fois inattendu, souvent drôlatique, et évident, de la rencontre qu’elles suggèrent.
Parmi mes préférées, celles que je nomme les coïncidences de mots provoquent des associations d’images où je crois deviner qu’est en jeu un quelque chose qu’il me faut bien décrypter si je veux être au clair avec moi-même – sans quoi, je n’en aurai pas le coeur net, comme on dit, ce qui s’avère mentalement fort inconfortable.
Ainsi, « aux oripeaux (délaissés) » plus haut font écho « les haillons de Cendrillon accrochés au plafond » dont, il y a peu, j’ai arraché le papier vinyl qui jaunissait sous sa croûte de peinture. Je soupçonnais cette image, et la comptine qu’elle a fait émerger, d’avoir quelque chose à me dire… Les lambeaux de papier détrempés mais encore attachés à la surface de cancalon avant le dernier coup de spatule, pendouillant au vent de la fenêtre entr’ouverte… Aucun doute maintenant : il s’agissait bien d’une invitation à délaisser les oripeaux d’une saison qui n’est plus.
Il y a aussi les coïncidences de référent spatial à valeur symbolique – qu’on me pardonne le pédantisme de l’expression !
L’évocation de la gare et du quai de gare mentionné lui aussi plus haut, trouve son répondant dans les lignes lues aujourd’hui même : « Lorsqu’on est dans une gare, on n’est nulle part. On n’est plus dans une ville, mais dans une sorte d’antichambre, de sas (…). On n’est pas là pour rester. On ne fait que traverser. » (Florence Herrlemann, L’appartement du dessous, éd. Albin Michel, 2019). Voyageur en mouvement, on y attend, en transit entre deux lieux, de monter dans le train qui suivra les rails jusqu’à la destination fixée ; que l’on monte dans le bon train ou que l’on se trompe de quai, on arrivera bien à la dernière station du trajet effectué : « un destin qui trouve son chemin », finalement. Parfois, voyageur immobile, on reste à quai : dans cet entre-deux lieux, se déprend-on de soi ou se retrouve-t-on soi-même ?
« Enfin, bien sûr, c’est sans compter ceux qui y ont élu domicile, les laissés-pour-compte de la société, les fous égarés qui attendent je ne sais quoi (…) » (ibid.) : la salle d’attente du cabinet de kiné maintes fois évoqué dans ce blog ne serait-elle pas aussi un hall de gare pour voyageurs sans destination autre que celle, récurrente, de leur corps à soulager ? Ce serait encore une coïncidence.